Les 11 et 12 mai 2026, le Ministère de l'Éducation Nationale organisait un essai national portant sur l'ensemble des disciplines du CFEE, dans le cadre du test du nouveau dispositif numérique déconcentré. Parmi toutes les épreuves proposées ce jour-là, c'est celle de mathématiques qui a déclenché le plus de commentaires sur les réseaux sociaux : trop difficile, incohérente, inadaptée au niveau des élèves.
Ces réactions sont compréhensibles. Elles méritent pourtant mieux qu'une réponse émotionnelle. Ce que cette épreuve révèle, sur les élèves, sur les pratiques d'enseignement, et sur la conception des sujets eux-mêmes, mérite d'être dit clairement et utilement.
Revenons à l'épreuve elle-même. Un élève de CM2 face à son contrôle de compétence. Le contexte : une Association sportive et culturelle cultive un jardin potager pour financer l'équipement de sa bibliothèque. Deux allées se croisent, partagent le jardin en quatre parties, chaque partie produit des légumes vendus à des prix différents, les frais de culture s'élèvent à 62 500 F, et le bénéfice est placé en banque à 5 %. Deux consignes seulement : faire le croquis, calculer l'intérêt annuel.
Deux épreuves distinctes, deux logiques différentes
Le premier point à clarifier est structurel. Les épreuves de mathématiques du CFEE comportent deux parties totalement indépendantes, qui obéissent à des logiques différentes et ne doivent pas être confondues.
Le contrôle des ressources (40 points) évalue les savoirs disciplinaires acquis au fil des apprentissages : calcul de pourcentages, opérations sur les nombres, durées, construction géométrique. Chaque exercice cible une compétence précise et délimitée. Le contrôle de la compétence (60 points), lui, évalue autre chose : la capacité de l'élève à mobiliser plusieurs de ces ressources de façon intégrée pour résoudre une situation-problème ancrée dans la vie réelle. Ce sont deux niveaux d'exigence distincts, avec des objectifs distincts. Les confondre dans l'analyse, c'est se condamner à ne comprendre ni l'un ni l'autre.
La compétence mathématique à l'élémentaire n'est pas la capacité à savoir calculer. C'est la capacité de l'élève à mobiliser des ressources mathématiques pour résoudre des situations-problèmes de sa vie courante. Cette définition a des conséquences directes : l'élève ne reçoit pas une démarche à reproduire. Il analyse, choisit ses outils, les combine, et construit sa réponse. C'est un acte intellectuel, pas un acte de mémoire.
Ce que l'épreuve des ressources a bien fait
Le contrôle des ressources mérite d'être lu avec attention, car il contient un exercice remarquable qui dit beaucoup sur ce que le curriculum attend des élèves.
Les exercices 1 à 4 évaluaient des savoirs ciblés : pourcentages de garçons et de filles dans une école, complétion d'opérations pour trouver un nombre donné, calcul de durées et formule de l'intérêt annuel, construction d'un triangle rectangle aux dimensions libres. Des exercices bien construits, dans le registre attendu du contrôle des ressources.
Mais c'est l'exercice 5 qui retient l'attention. Il demandait à l'élève de compléter lui-même un énoncé incomplet en formulant une question intermédiaire et une question finale. L'énoncé de base : un père possède un terrain rectangulaire de 30 m sur 18 m, qu'il vend à 9 500 F le mètre carré.
Complète l'énoncé du problème ci-dessous par une question intermédiaire et une question finale.
Ton père possède un terrain rectangulaire de 30 m de long sur 18 m de large. Il le vend à 9 500 francs le mètre-carré.
Question intermédiaire attendue : Quelle est l'aire de la surface du terrain ?
Question finale attendue : Quel est le prix de vente du terrain ?
Cet exercice est pédagogiquement très fort. Il n'évalue pas seulement un savoir : il évalue la compréhension que l'élève a de la structure même d'un problème. Savoir formuler une question intermédiaire pertinente, c'est savoir organiser son raisonnement avant même de calculer. C'est exactement ce que l'APC cherche à développer.
Ce que l'épreuve de compétence a révélé
Le contrôle de la compétence portait sur le jardin potager de l'ASC. La situation était riche, ancrée dans la vie réelle, combinant plusieurs domaines : géométrie des allées, calcul des surfaces, prix de vente de plusieurs produits, bénéfice, intérêt bancaire. L'esprit de l'APC était bien là.
Mais la structure de l'épreuve appelle une observation précise, que l'on doit formuler sans détour.
Deux consignes pour douze étapes de résolution
L'épreuve ne comportait que deux consignes : faire le croquis du jardin, puis calculer l'intérêt annuel. Le corrigé officiel, lui, décompose la résolution en douze étapes successives : longueur et largeur de la partie cultivable, aire totale, aire de chacune des quatre parties, prix de vente de chaque production, montant total des ventes, bénéfice réalisé, et enfin intérêt annuel.
Entre la consigne 1 (le croquis) et la consigne 2 (l'intérêt annuel), l'élève devait donc traverser seul dix étapes de raisonnement, sans aucun jalonnement intermédiaire. C'est là que réside la difficulté réelle, non dans le niveau des calculs demandés, mais dans l'absence de fil conducteur visible.
Un problème de compétence bien construit doit comporter des questions intermédiaires qui jalonnent le parcours de résolution, et une question finale qui en exige la synthèse. Ces questions intermédiaires ne simplifient pas le problème : elles permettent à l'élève de valider chaque étape de son raisonnement, d'éviter qu'un blocage partiel entraîne un échec total, et de maintenir son attention sur une situation longue et complexe.
Multiplier les questions au point de tout décomposer ferait perdre à l'épreuve son caractère intégrateur. À l'inverse, une question finale unique au bout d'un problème dense, sans aucun relais intermédiaire, exige une attention soutenue que très peu d'élèves de CM2 peuvent maintenir d'un bout à l'autre. L'épreuve de l'essai national aurait gagné à comporter au moins une question intermédiaire bien articulée entre le croquis et le calcul de l'intérêt annuel.
La consigne du croquis : une bonne intention mal positionnée
La première consigne, invitant l'élève à faire le croquis du jardin avec les dimensions de son choix, s'inscrit dans une démarche constructiviste. C'est en soi une excellente chose : elle engage l'élève à s'approprier la situation avant de calculer, à la visualiser, à la faire sienne. Cela milite pour la pédagogie d'intégration.
Mais cette consigne ne remplit pas la fonction d'une question intermédiaire au sens du curriculum. Elle n'enchaîne pas explicitement avec la résolution du problème. Elle n'aide pas l'élève à franchir les étapes qui mènent à la question finale. Elle ouvre la situation sans la structurer. C'est une distinction importante pour les concepteurs de futures épreuves.
Le bachotage : un problème qui précède l'épreuve
Une partie des difficultés observées chez les élèves ne tient pas à la conception de l'épreuve. Elle tient à la façon dont les mathématiques sont encore enseignées dans de nombreuses classes.
Lorsqu'un maître réduit l'enseignement des mathématiques à la mémorisation de définitions, de formules et de démarches stéréotypées répétées jusqu'à l'automatisme, il prépare l'élève à reconnaître des situations connues, pas à analyser des situations nouvelles. La mémoire se réfère à des automatismes construits pour des types finis de situations. Elle est incapable de la plasticité qu'exige une situation inédite. L'intelligence, elle, analyse les données pour les relier. C'est elle que l'APC sollicite. C'est elle que le bachotage éteint progressivement.
À cela s'ajoute le problème des progressions incomplètes. Pour des notions comme les allées et surfaces perdues, certains maîtres n'explorent que les configurations les plus simples ou les plus fréquentes. L'élève arrive à l'examen avec une maîtrise partielle : suffisante pour les cas connus, insuffisante pour toute variation. La précipitation dans la progression produit des maîtrises superficielles qui ne résistent pas à l'épreuve.
Comment préparer efficacement les candidats d'ici le CFEE
Le temps restant est court. Il doit être utilisé avec méthode. Ces recommandations s'adressent aux maîtres de CM2, aux directeurs d'école et aux encadreurs pédagogiques.
S'inspirer de l'exercice 5 des ressources : donner régulièrement aux élèves un énoncé incomplet à compléter. Savoir formuler les étapes d'un problème avant de les résoudre, c'est la compétence centrale que le CFEE va évaluer.
Plusieurs fois par semaine, soumettre des problèmes combinant plusieurs ressources (surfaces, prix, bénéfice, intérêt). L'élève doit s'entraîner à identifier lui-même les étapes successives de la résolution, sans les recevoir.
Ne pas se limiter aux cas simples. Pour les allées et surfaces perdues, les volumes, les pourcentages : varier les données, les contextes, les configurations. Un élève qui a rencontré tous les cas n'est surpris par aucun énoncé.
Face à un problème dense comme celui du jardin de l'ASC, entraîner l'élève à identifier : quelles sont les données ? Que cherche-t-on en dernier ? Quelles étapes intermédiaires permettent d'y arriver ? Cette lecture structurée est décisive.
La difficulté de langue est réelle. Incorporer les termes mathématiques dans des phrases de la vie courante pendant les séances. Un élève qui maîtrise le lexique de l'énoncé libère toute son énergie pour raisonner, pas pour décoder.
Après chaque épreuve blanche, reconstituer le raisonnement étape par étape, verbaliser les erreurs fréquentes, montrer les chemins alternatifs. Ne jamais se contenter de donner la bonne réponse : c'est le raisonnement qui forme l'intelligence.
Les visites de classe de mai doivent porter prioritairement sur la qualité des situations d'intégration proposées : l'élève choisit-il sa démarche, ou la reçoit-il toute construite ? Le problème proposé jalonne-t-il le parcours de résolution avec des questions intermédiaires pertinentes ?
Les cellules d'animation pédagogique de cette période gagneraient à être consacrées à l'analyse collective des épreuves de l'essai national, domaine par domaine. L'exercice 5 des ressources peut servir de point de départ : produire ensemble des énoncés à compléter sur les notions les plus travaillées en CM2, puis en faire des outils de révision dans chaque école.
C'est dans la rigueur des séances ordinaires de classe, et non dans les dernières semaines de bachotage, que la réussite au CFEE se construit vraiment.
Ce qu'un essai national doit nous apprendre
Un essai national n'est pas un adversaire. C'est un miroir. Ce que les épreuves des 11 et 12 mai ont réfléchi, c'est l'état réel de la préparation de nos élèves, avec ses forces et ses angles morts. Les polémiques en ligne sont compréhensibles. Elles ne doivent pas masquer l'essentiel.
L'épreuve de compétence était juste dans son esprit : une situation de la vie réelle, des ressources à mobiliser, un raisonnement à construire. Sa conception aurait gagné à mieux respecter la prescription curriculaire des questions intermédiaires, pour donner aux élèves les jalons dont ils ont besoin face à un problème long et dense. C'est une observation constructive que les concepteurs peuvent intégrer pour le CFEE réel.
De leur côté, les enseignants disposent d'un signal clair : le niveau d'exigence est celui du curriculum, ni plus ni moins. Les élèves peuvent l'atteindre. À condition d'avoir été préparés à raisonner, à structurer leur pensée, à identifier eux-mêmes les étapes d'un problème, et non à reconnaître des types de situations mémorisés.
Il reste des semaines pour agir. Elles comptent.