Un système qui se reproduit sans se questionner

Chaque année, le CREM renouvelle une partie du corps enseignant de l'école élémentaire sénégalaise. Le filtre de la présélection est décisif : ceux qui sont retenus vont enseigner pendant des décennies, ceux qui ne le sont pas peuvent représenter leur candidature les années suivantes. Ce filtre existe, il fonctionne, mais il mesure ce qu'il a toujours mesuré sans jamais se demander si c'est bien ce qu'il faudrait mesurer. Et pendant ce temps, nous qui encadrons les maîtres sur le terrain et conduisons les visites de classe, observons ce que le PASEC 2019 confirme par les chiffres : une crise de l'apprentissage frappe la grande majorité des élèves du pays, et les difficultés en résolution de problèmes mathématiques en constituent l'un des symptômes les plus persistants.

La question que cet article veut poser est simple, mais elle dérange. Et si cette crise commençait, non pas dans la classe, mais dans la salle de présélection du CREM ?

Ce que le CREM est, et ce qu'il fait

Le Concours de Recrutement des Élèves-Maîtres a pour vocation de sélectionner les futurs enseignants du cycle primaire sénégalais. Les candidats admis suivent une formation dans les Centres de Formation des Élèves-Maîtres avant d'être intégrés dans la fonction publique éducative, où ils perçoivent une bourse mensuelle durant leur formation. Le concours est ouvert aux Sénégalais titulaires du baccalauréat ou d'un diplôme admis en équivalence, âgés de 18 à 33 ans.

Le dispositif s'organise en trois phases. La présélection repose sur une épreuve de dictée pour les candidats de l'option français. Vient ensuite une épreuve écrite comprenant une dissertation en langue française et un contrôle des connaissances à enseigner, incluant opérations, problèmes, histoire, géographie et sciences. Un entretien oral clôture enfin le processus.

Ce cadre révèle une contradiction que l'on n'a pas encore osé nommer clairement. Le premier filtre, celui qui élimine la grande majorité des candidats dès la première journée, ne porte que sur l'orthographe. Les mathématiques n'interviennent qu'en deuxième phase, chez des candidats déjà présélectionnés sur un critère qui n'entretient aucun lien avec elles. La question du rapport du candidat à la résolution de problèmes n'est jamais posée en premier. Elle arrive trop tard, ou pas assez sérieusement.

Ce que les évaluations internationales disent du lien maître-élève en mathématiques

Les données existent, elles ont été publiées, et leur convergence est difficile à ignorer.

Baromètre Jàngandoo 2019 - LARTES-IFAN

Sur près de 21 500 enfants sénégalais évalués entre 9 et 16 ans, seuls 22,3 % valident un test de mathématiques de niveau CE1. En décomposant par compétence : 54,5 % maîtrisent la connaissance des nombres, 44,1 % réussissent des exercices de pratiques opératoires, mais seuls 35,9 % parviennent à résoudre des problèmes mathématiques.

La résolution de problèmes est donc, de façon constante et documentée, la compétence mathématique la plus fragile des élèves sénégalais. Ce n'est pas un accident : c'est un signal que le système doit savoir lire.

Ce signal trouve son explication du côté des enseignants. Le PASEC 2019 met en évidence non seulement les faibles niveaux des acquis des élèves du primaire en Afrique subsaharienne francophone, mais également la fragilité des connaissances de contenus et didactiques des enseignants en mathématiques. Plus significatif encore, les données montrent que dans plusieurs pays, le niveau mathématique élevé des enseignants correspond à un niveau de performance également important des élèves dans la discipline. Le lien est établi, quantifié, publié : quand le maître maîtrise les mathématiques, les élèves progressent.

PASEC 2019 - CONFEMEN - Sénégal

Taux de maîtrise des compétences des enseignants sénégalais : 84 % en langue, 65 % en mathématiques. Soit un écart de vingt points entre les deux disciplines chez les maîtres en poste.

Et la présélection du CREM ne retient que la langue pour trier les candidats. Le paradoxe est complet.

Quand le maître maîtrise les mathématiques, les élèves progressent. Les données le confirment. Le recrutement doit en tenir compte.

La chaîne causale : de la présélection au cahier de l'élève

Cette accumulation de données autorise désormais à formuler ce que les inspecteurs de terrain formulent rarement par écrit, mais que chaque visite de classe confirme : il existe une corrélation directe entre la présélection par dictée et la faiblesse persistante des élèves en résolution de problèmes.

Un maître sélectionné uniquement sur sa maîtrise orthographique, sans que ses aptitudes mathématiques n'aient jamais été vérifiées, arrive en formation avec des lacunes non identifiées. La formation initiale, quelle que soit sa durée, ne peut pas tout corriger. Une fois en classe, ce maître enseigne les mathématiques de manière mécanique : il dicte des étapes, fait appliquer des schémas, corrige les résultats sans pouvoir analyser les démarches. Il ne peut pas guider un élève dans la construction d'un raisonnement, parce qu'il n'a pas lui-même intériorisé ce que signifie raisonner mathématiquement face à une situation nouvelle.

Les inspecteurs qui conduisent les visites de classe et analysent les résultats aux évaluations en mesurent les conséquences au quotidien : les élèves apprennent à imiter, pas à raisonner. Dès qu'un problème sort du schéma habituel, ils sont démunis. Les cahiers le révèlent : des réponses aberrantes, des démarches sans logique, des énoncés recopiés faute de mieux. Ce n'est pas un problème de programme, ni de manuels, ni de conditions matérielles. C'est un problème de cohérence entre ce que le concours mesure et ce que le métier exige.

Ce que la présélection par dictée dit, et ce qu'elle ne dit pas

La dictée comme épreuve de présélection repose sur une logique défendable. La langue française est la langue d'enseignement au Sénégal, et un maître qui écrit avec de nombreuses fautes fragilise l'autorité de la norme linguistique dans sa classe. Vérifier la compétence orthographique à l'entrée du concours est une précaution légitime, et cet article ne propose pas de la supprimer.

Mais cette logique est partielle. Un candidat peut réussir brillamment une dictée et être totalement incapable de résoudre un problème arithmétique de niveau CM, ces deux compétences étant indépendantes l'une de l'autre. Pourtant, la présélection ne retient que l'une d'elles pour décider qui entre dans la profession et qui en est exclu.

L'Inspection générale de l'Éducation et de la Formation du Sénégal rappelle que c'est à l'école élémentaire que se construit véritablement la pensée mathématique indispensable dans le monde actuel, ce que l'on appelle la numératie : la capacité à utiliser, interpréter et communiquer des informations mathématiques pour gérer les situations de la vie quotidienne. Si c'est là que se joue l'essentiel du développement de la pensée mathématique chez l'enfant, alors les maîtres qui y enseignent doivent être sélectionnés en fonction de leur aptitude à penser mathématiquement, au même titre et avec le même sérieux que leur aptitude à écrire correctement.

La proposition : réformer la présélection, en choisissant clairement

Deux options méritent d'être examinées, mais il faut en nommer une comme prioritaire.

Option idéale

Remplacer la dictée par une épreuve de résolution de problèmes. La présélection serait fondée sur la capacité du candidat à lire une situation mathématique, à identifier le problème qu'elle pose, à construire une démarche de résolution et à la justifier. Calibrée au niveau du cycle élémentaire supérieur, cette épreuve ne demande pas un niveau académique avancé. Elle demande que le futur maître sache faire ce qu'il devra enseigner. Un candidat qui ne maîtrise pas lui-même la résolution de problèmes au niveau du CM aura de grandes difficultés à l'enseigner avec efficacité, et la présélection doit le détecter avant que la formation ne commence.

Option transitoire

Allier les deux épreuves pour la présélection. La dictée est maintenue, mais une épreuve de résolution de problèmes lui est adjointe avec un coefficient équivalent, les deux résultats étant combinés pour établir le classement des présélectionnés. Cette option préserve la logique de maîtrise linguistique tout en introduisant enfin les mathématiques comme critère de sélection : elle n'élimine rien, elle ajoute une exigence que l'on aurait toujours dû avoir, et peut servir d'étape vers la réforme complète.

Dans les deux cas, le signal envoyé aux candidats change radicalement. Aujourd'hui, un jeune qui prépare le CREM révise l'orthographe. Demain, s'il sait que la résolution de problèmes conditionne sa présélection, il travaillera aussi les mathématiques, et cette préparation constitue déjà, en elle-même, une forme de formation avant la formation.

Ce que d'autres systèmes ont compris

Ces choix ne se font pas dans un vide comparatif, et d'autres systèmes éducatifs ont déjà tiré les conséquences qui s'imposent.

En France, la réforme des concours de recrutement des enseignants prévoit désormais que l'épreuve de mathématiques soit composée de plusieurs exercices ou problèmes évaluant la démarche autant que le résultat, consacrant le principe que cet article défend : valider la capacité à raisonner, pas seulement à restituer.

Plus près du contexte sénégalais, le Bénin offre un point de comparaison instructif. Les performances des enseignants béninois au PASEC 2019 sont largement au-dessus de la moyenne internationale, avec 89,3 % de maîtrise en mathématiques, soit vingt-quatre points de plus que leurs homologues sénégalais dans cette même discipline. Cet écart appelle une réflexion sérieuse sur les politiques de recrutement et de formation qui produisent de tels résultats. La leçon est transférable : investir dans la qualité mathématique du recrutement peut produire des effets mesurables sur les apprentissages des enfants.

Une décision à portée du ministère

Modifier une épreuve de présélection ne demande ni nouveaux budgets ni nouvelles infrastructures. Elle demande une décision concertée entre la Direction de l'Enseignement Elémentaire, la Direction des Examens et Concours et les structures de formation initiale, pour réviser les référentiels du CREM dans le sens d'une cohérence retrouvée entre ce que le concours évalue et ce que le métier exige. Les inspecteurs qui organisent et supervisent les épreuves dans leurs circonscriptions, et qui en observent les effets sur le terrain pendant des années, sont en mesure d'éclairer utilement cette révision.

Cette décision enverrait un message clair à tout le système : enseigner les mathématiques à des enfants est un acte professionnel qui exige une compétence vérifiée, et cette compétence devrait désormais être mesurée avant même que le candidat entre en formation.

Les données sont là, la comparaison avec le Bénin est instructive, et l'écart de vingt points entre la maîtrise linguistique et la maîtrise mathématique de nos enseignants est documenté par une évaluation internationale sérieuse. Les enfants sénégalais dont seuls 35,9 % parmi les scolarisés parviennent à résoudre un problème mathématique de base attendent une réponse structurelle, pas une réponse conjoncturelle. Chaque session du CREM est une occasion de changer cette trajectoire. La prochaine est déjà en préparation.

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