Le journal de classe est renseigné, la planification mensuelle aussi, et le tableau de récitation et chant, annexé à ce même journal ou affiché en classe, liste bien les titres retenus pour l'année, semaine par semaine. Trois documents, trois signatures de conformité, et pourtant il ne manque qu'une chose : que l'élève sache réellement dire son texte, ou chanter son morceau.
C'est l'écart que cet article se propose d'examiner, non pour accuser, mais pour comprendre, et pour agir. Car contrairement à une idée répandue, le programme n'a jamais renoncé au chant ni à la récitation. C'est la pratique de classe qui s'en est progressivement détournée, pendant que les documents administratifs, eux, continuent d'afficher une conformité que la séance elle-même dément.
Une discipline qui comptait, jusqu'à l'examen
Avant le CEB, à l'époque du CEPE, ancêtre de l'actuel CFEE, chant et récitation n'étaient pas des activités d'agrément reléguées en fin de journée. Ils étaient évalués à l'examen, au même titre que la lecture, comme matières orales à part entière. Les candidats confectionnaient de jolis cahiers personnels où ils consignaient, au fil de l'année, les récitations et les chants appris : une trace tangible, valorisante, de leur parcours oral. Cette exigence disait quelque chose d'essentiel sur la place que le système accordait à l'oralité dans la construction de l'élève, bien avant que le mot « compétence » n'entre dans le vocabulaire scolaire sénégalais.
Domaine par domaine, une répartition horaire qui ne laisse rien au hasard
Dans cette architecture, la récitation relève du domaine Langue et Communication, aux côtés de l'expression orale, de l'expression écrite et de l'écriture-graphisme. Le guide pédagogique lui consacre ses propres rubriques, objectifs, principes méthodologiques, démarche, exactement comme pour n'importe quelle autre discipline évaluée au CFEE. La planification par palier prévoit explicitement, dans certains guides d'étape, l'objectif de faire dire de mémoire à l'élève un texte, poème ou prose. Une précision mérite d'être citée parce qu'elle est précisément celle que la pratique de terrain viole le plus systématiquement : le guide indique noir sur blanc qu'il ne faut pas attendre la fin des autres objectifs d'apprentissage (OA) du palier pour mener les activités de récitation, mais les réaliser tout au long de la période, selon la durée indiquée dans la planification elle-même.
Le chant, lui, relève d'un autre domaine, celui de l'Éducation Physique, Sportive et Artistique, aux côtés des Activités physiques et sportives, des Arts plastiques - Dessin et des Arts scéniques - Le théâtre. Deux domaines distincts, donc, mais une même logique : chant et récitation sont pensés par le curriculum comme des disciplines à effectuer, avec une répartition horaire précise, et non comme des compléments facultatifs.
Trois logiques qui convergent vers le même point aveugle
Comment expliquer, dans ces conditions, que la pratique de classe s'éloigne autant des prescriptions d'un texte aussi précis ? Trois mécanismes l'expliquent, et ils convergent tous vers les mêmes documents : le journal de classe, la planification mensuelle et le tableau de récitation et chant.
La pression du calendrier d'abord : un maître soucieux de boucler un programme dense se replie sur les disciplines directement sanctionnées au CFEE, français et mathématiques en priorité, et relègue ce qui lui paraît accessoire, quand bien même le guide ne fait aucune hiérarchie de ce type. Il continue pourtant de renseigner son journal de classe et sa planification mensuelle en bonne et due forme, parce que ce sont ces documents-là que l'on contrôle, pas la séance elle-même.
La rupture de transmission ensuite : une partie des jeunes enseignants n'a jamais observé, ni dans sa propre scolarité ni dans sa formation initiale, à quoi ressemble une séance de récitation correctement conduite, avec mémorisation progressive, travail de la diction, restitution devant le groupe. Ils reconduisent ce qu'ils ont connu, c'est-à-dire l'absence, tout en recopiant fidèlement le tableau de récitation et chant d'une année sur l'autre.
Enfin, l'absence de vérification réelle : ces trois documents, correctement remplis, suffisent à satisfaire une visite d'inspection pressée, et personne ne va s'assurer que l'élève sait effectivement dire son texte ou chanter son morceau. Le papier devient alors la preuve, à la place de la classe elle-même.
Pourquoi cela compte, au-delà du folklore
Chant et récitation ne sont pas des activités d'agrément. Ce sont des leviers psychopédagogiques documentés. Ils sollicitent une mémoire différente de la mémoire écrite et travaillent l'expression orale autant que la confiance devant le groupe. Certains élèves, que les disciplines plus analytiques laissent parfois de côté, y trouvent un terrain où leur intelligence s'exprime autrement et se voit reconnue. Il y a enfin l'ancrage : par le chant et la récitation, l'élève entre en contact avec un patrimoine culturel partagé. Priver la classe de ces deux disciplines, c'est priver une partie des élèves d'un des rares espaces scolaires où ils peuvent briller autrement.
Enseignants, directeurs, inspecteurs : la même vérification à faire
- Aux enseignants. Traiter chaque séance de récitation et de chant comme une séance à part entière, effectivement exécutée en classe, et non comme une ligne renseignée dans le journal de classe ou une case cochée sur le tableau de récitation et chant. Faire correspondre la planification mensuelle à ce qui se passe réellement semaine après semaine, plutôt que la remplir en fonction du seul calendrier administratif. Respecter la consigne du guide qui impose de répartir ces activités tout au long du palier, plutôt que de les reporter systématiquement à plus tard. Reprendre la pratique du cahier personnel de chants et récitations, où l'élève consigne au fil de l'année ce qu'il a appris, exactement comme le faisaient les candidats au CEPE.
- Aux directeurs d'école. Croiser systématiquement le journal de classe, la planification mensuelle et le tableau de récitation et chant avec ce qui se passe réellement en séance, lors des visites de classe, et non se contenter de viser ces documents sans assister à la leçon annoncée. Demander simplement, à l'occasion d'une visite, qu'un élève restitue ce qui figure au tableau du jour : ce geste suffit à distinguer un document bien tenu d'une discipline réellement enseignée. Organiser au moins une manifestation annuelle où chant et récitation sont présentés devant les familles, ce qui crée une obligation de résultat qui tire naturellement la pratique quotidienne vers le haut.
- Aux inspecteurs. Inclure, dans la grille de visite, un item demandant à l'enseignant de faire réciter ou chanter les élèves sur le texte du jour : c'est le seul moyen de vérifier si la discipline est réellement enseignée, au-delà du document renseigné. Rappeler en réunion pédagogique l'enjeu de ces disciplines pour la mémoire, l'expression orale et l'ancrage culturel des élèves, plutôt que de les traiter comme un supplément. Signaler dans les rapports de supervision l'écart persistant entre un curriculum qui prescrit clairement ces contenus, jusque dans le détail de leur répartition horaire, et des documents de classe qui affichent une conformité que la séance elle-même dément.
Un texte suffisant, un contrôle encore à construire
Le journal de classe, la planification mensuelle et le tableau de récitation et chant, correctement remplis semaine après semaine, ne cachent pas une lacune du programme, mais un renoncement silencieux de la pratique. Aucune inspection de routine ne le détecte, parce qu'il se loge dans l'écart entre ce qu'on écrit sur ces trois documents et ce qu'on fait devant les élèves. Le programme, lui, n'a jamais cessé de prévoir chant et récitation, avec une précision que peu de disciplines reçoivent. Reste à savoir qui, dans la chaîne enseignant-directeur-inspecteur, acceptera enfin d'aller voir, séance après séance, si l'élève sait vraiment dire son texte, ou chanter son morceau.
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