1. Le sentiment d'efficacité personnelle : de quoi parle-t-on ?
Albert Bandura, psychologue canadien, a introduit ce concept dans les années 1970 à travers sa théorie sociale cognitive. Le sentiment d'efficacité personnelle (SEP), ou self-efficacy en anglais, désigne la croyance d'un individu en sa capacité à accomplir une tâche spécifique dans un contexte donné.
Attention : il ne s'agit pas de l'estime de soi en général. Un élève peut avoir une bonne image de lui-même et douter profondément de sa capacité à réussir en mathématiques. À l'inverse, un élève peu confiant en général peut se sentir parfaitement compétent en musique ou en sport. Le SEP est domaine-spécifique. C'est à la fois sa force et sa subtilité.
Ce sentiment a des effets mesurables sur quatre dimensions du comportement scolaire : le choix des tâches que l'on accepte d'aborder, l'effort que l'on y consacre, la persistance face aux difficultés, et la qualité des stratégies cognitives mobilisées. Un élève avec un SEP élevé en mathématiques choisit des exercices difficiles, travaille longtemps, ne lâche pas devant l'obstacle, et cherche des stratégies variées pour résoudre un problème. Un élève avec un SEP faible évite, contourne, abandonne.
2. Comment se construit le sentiment d'efficacité
Bandura a identifié quatre sources principales du SEP, qui s'appliquent remarquablement bien au contexte scolaire africain.
Les expériences de maîtrise
C'est la source la plus puissante. Réussir quelque chose de difficile renforce la croyance en sa propre compétence. Échouer répétitivement la détruit. Cette logique simple a des implications pédagogiques considérables : si l'école africaine expose systématiquement ses élèves à des tâches trop difficiles pour leur niveau réel, sans les accompagner vers la réussite, elle produit mécaniquement des générations d'apprenants qui ne se croient pas capables.
C'est l'une des conséquences les plus graves des classes surchargées et des programmes mal calibrés.
Les expériences vicariantes
Voir quelqu'un qui nous ressemble réussir augmente notre propre sentiment d'efficacité. Voir quelqu'un qui nous ressemble échouer le diminue. En contexte africain, cela signifie que le modèle compte. L'élève qui voit son camarade de même condition, de même village, de même milieu social, réussir un examen difficile reçoit un signal puissant : c'est possible pour moi aussi.
C'est pourquoi les anciens élèves qui reviennent témoigner dans leurs écoles d'origine ont un impact pédagogique que les inspecteurs sous-estiment souvent.
La persuasion verbale
Les mots de l'enseignant comptent. Enormément. Un maître qui dit à un élève « tu es capable, je l'ai vu hier, tu peux recommencer » active quelque chose. Un maître qui dit « de toute façon, toi tu ne comprendras jamais » ferme une porte que l'élève n'osera peut-être plus rouvrir de sitôt. Ces formules se prononcent vite. Elles s'effacent lentement.
Les états physiologiques et émotionnels
L'anxiété, la fatigue, la faim : ces états corporels influencent la perception qu'on a de ses propres capacités. L'élève qui passe un examen le ventre vide, après une nuit de marche pour rejoindre le chef-lieu d'examen, dans une salle surchauffée, ne mobilise pas le même SEP que celui qui est reposé, nourri et serein. Ces réalités matérielles ne sont pas anecdotiques. Elles conditionnent profondément les performances scolaires dans de nombreuses zones rurales africaines.
« La croyance des gens en leur efficacité influence le type d'activités qu'ils choisissent, combien d'efforts ils y investissent, leur niveau de persévérance face aux obstacles. »
Albert Bandura, Self-Efficacy : The Exercise of Control, 19973. Le SEP et la Stivation
Le concept de Stivation (Mbaye, 2010) trouve ici l'un de ses ancrage théoriques les plus solides. Les espaces informels d'apprentissage sont, entre autres choses, des espaces de reconstruction du sentiment d'efficacité personnelle.
L'élève qui n'a pas compris en classe, exposé au regard du maître et aux rires possibles de ses camarades, retrouve dans le couloir un espace où il peut poser la question qu'il n'a pas osé poser. Son pair répond, explique, et parfois ajoute : « moi aussi j'avais pas compris, j'ai cherché et j'ai trouvé ça. » Ce double message, je comprends ta difficulté et j'ai réussi à la surmonter, est précisément ce que Bandura décrit comme la combinaison idéale : expérience vicariante et persuasion verbale simultanées.
Le couloir répare, en quelques minutes, ce que l'humiliation en classe peut avoir abîmé.
4. Ce que les enseignants peuvent changer
La recherche sur le SEP débouche sur des recommandations pratiques que j'ai pu tester sur le terrain, notamment dans le cadre du dispositif CREAQ à Tivaouane entre 2015 et 2019.
Pratiques qui renforcent le SEP des apprenants
Commencer par des tâches que les élèves peuvent réussir, avant d'augmenter progressivement la difficulté. Signaler explicitement les progrès, même minimes : « la semaine dernière tu n'arrivais pas à faire ça, aujourd'hui tu l'as fait. » Raconter ses propres difficultés passées devant les élèves, non pour se dévaloriser, mais pour montrer que la difficulté est surmontable. Créer des binômes de travail où l'élève plus avancé explique, et non simplement donne la réponse.
Ces pratiques ne révolutionnent pas une classe du jour au lendemain. Leur effet est lent, cumulatif, et profond.
5. Le SEP de l'enseignant lui-même
Un aspect souvent négligé : le sentiment d'efficacité professionnelle de l'enseignant lui-même conditionne ses pratiques pédagogiques. Un maître qui ne croit pas en sa capacité à faire progresser ses élèves les plus faibles n'essaiera pas vraiment. Il gèrera. Il transmettra ce qu'il doit transmettre, sanctionnera les résultats, passera à autre chose.
C'est ici que l'accompagnement pédagogique de l'inspecteur prend tout son sens. Non pas comme contrôle, mais comme renforcement du SEP professionnel des enseignants. Montrer à un maître découragé que ses pratiques ont des effets positifs qu'il ne voit pas, l'accompagner dans l'expérimentation de nouvelles approches, créer des espaces où il peut partager ses difficultés sans craindre la sanction : voilà ce que le CREAQ cherche à faire, au niveau des enseignants, ce que la Stivation fait naturellement au niveau des élèves.
Conclusion
La confiance en soi n'est pas un luxe psychologique réservé aux classes moyennes urbaines. C'est un facteur déterminant de la réussite scolaire à tous les niveaux, dans tous les contextes. L'école africaine qui néglige ce facteur, qui expose ses élèves à des échecs répétés sans les aider à construire une expérience de maîtrise, produit des dommages silencieux que les statistiques de redoublement ne mesurent qu'imparfaitement.
Prendre au sérieux le sentiment d'efficacité personnelle, c'est reconnaître que l'apprentissage n'est pas seulement une affaire de contenu et de méthode. C'est aussi une affaire de regard. Le regard que l'élève porte sur lui-même. Le regard que l'enseignant porte sur l'élève. Et parfois, le regard que l'inspecteur porte sur l'enseignant. Ces regards se transmettent, se transforment, se renforcent ou se détruisent. Ils méritent qu'on en prenne soin.