1. L'émulation : de quoi parle-t-on précisément ?
L'émulation est souvent confondue avec la compétition. Ce sont deux choses distinctes. La compétition oppose. Elle produit des gagnants et des perdants. Elle peut stimuler certains tout en décourageant d'autres. L'émulation, elle, tire vers le haut sans nécessairement écraser. Elle est le mouvement par lequel le progrès de l'un devient une inspiration pour le groupe, non une menace.
Albert Bandura a décrit ce mécanisme sous le nom de modélisation : observer quelqu'un qui nous ressemble réussir quelque chose augmente notre propre conviction que nous pouvons y arriver. Ce n'est pas de l'envie. C'est de la reconnaissance de la possibilité. Et cette reconnaissance, dans un contexte de formation entre enseignants, peut changer profondément la dynamique d'apprentissage.
2. Ce que le terrain africain révèle sur l'émulation
Dans les sessions de formation continue organisées dans les inspections de Tivaouane et de Saraya, j'ai observé un phénomène récurrent. Les enseignants les plus réservés en début de session finissaient par prendre la parole, non pas parce qu'on les y avait invités, mais parce qu'un collègue avait pris ce risque avant eux et avait été bien reçu. L'exemple du pair avait ouvert un espace que le formateur seul n'aurait pas pu créer.
Ce n'est pas un hasard. Le pair partage le même quotidien, les mêmes contraintes, le même niveau de départ présumé. Quand il réussit quelque chose, le message implicite est puissant : si lui peut, je peux aussi. Ce message, venant d'un supérieur ou d'un expert, n'a pas la même force. La distance sociale atténue l'effet de modèle.
« Les individus acquièrent souvent des compétences et des comportements nouveaux en observant d'autres personnes en train de les exécuter. »
Albert Bandura, Social Learning Theory, 19773. L'émulation dans le modèle CREAQ
Le dispositif CREAQ, né de l'observation de ces dynamiques sur le terrain, est construit précisément autour de ce principe. Les cellules d'encadrement réunissent des enseignants de niveaux et d'expériences légèrement différents. Les plus expérimentés ne sont pas là pour transmettre de façon descendante. Ils sont là pour montrer, tenter, tâtonner devant leurs pairs.
Ce tâtonnement visible est essentiel. Un formateur parfait, qui ne montre jamais ses hésitations, offre un modèle inatteignable. L'enseignant plus expérimenté qui cherche, se reprend, reconnaît ne pas avoir de réponse définitive, offre quelque chose de radicalement différent : la preuve que l'incertitude est compatible avec la compétence professionnelle.
Les résultats observés dans les inspections de Tivaouane entre 2015 et 2019 sont éloquents. Les enseignants participant aux cellules CREAQ ont montré des évolutions de pratiques plus significatives que ceux ayant bénéficié de formations magistrales classiques, à durée et à contenu comparables.
4. Les conditions de l'émulation positive
L'émulation ne se produit pas automatiquement dès que l'on réunit des pairs. Elle suppose plusieurs conditions que le formateur ou l'animateur de cellule doit consciemment créer.
La sécurité psychologique
Les personnes ne s'émulent que dans un environnement où elles ne risquent pas d'être ridiculisées pour leurs erreurs ou leurs lacunes. Un groupe où les moqueries circulent librement produit de la méfiance, pas de l'émulation. Créer la sécurité psychologique n'est pas une question de gentillesse. C'est une condition technique de l'apprentissage collectif.
La visibilité des progrès
Pour que quelqu'un serve de modèle d'émulation, ses progrès doivent être visibles. Une formation qui ne donne pas aux participants les moyens de voir leur propre évolution et celle de leurs pairs prive l'émulation de son carburant. Des retours réguliers, des comparaisons avant-après, des moments de partage de pratiques : voilà ce qui rend les progrès visibles.
La proximité du modèle
L'émulation fonctionne d'autant mieux que le modèle est proche. Proche en termes de niveau, d'expérience, de contexte de travail. Un enseignant rural de Kédougou s'émuleraient d'un collègue de Kédougou bien plus facilement que d'un professeur d'université de Dakar, aussi compétent soit ce dernier.
Pour l'animateur de cellule CREAQ
Identifier dans le groupe les personnes dont les progrès sont visibles et les valoriser publiquement, non pour les opposer aux autres, mais pour montrer ce qui est possible. Organiser des moments de partage où chacun présente une pratique réussie, même modeste. Ces moments d'exposition douce des progrès individuels alimentent l'émulation collective bien plus efficacement que les injonctions à progresser.
Conclusion
L'émulation entre pairs est l'un des ressorts les plus puissants et les moins coûteux de la formation continue des enseignants en Afrique. Elle ne nécessite pas de ressources exceptionnelles. Elle nécessite une organisation réfléchie des groupes, une attention aux dynamiques relationnelles et une compréhension claire des mécanismes psychologiques qui la gouvernent.
C'est ce que le modèle CREAQ cherche à formaliser et à mettre au service du développement professionnel des enseignants dans des contextes souvent contraints. Non pas en inventant quelque chose de nouveau, mais en donnant une forme et une régularité à ce qui se produisait déjà, spontanément, dans les couloirs des inspections.