1. Interagir en langue étrangère : une habileté complexe
Apprendre à interagir dans une langue étrangère n'est pas un processus simple. La perspective socio-constructiviste l'a montré clairement : il ne suffit pas d'exposer l'apprenant à des règles ou à des structures grammaticales pour qu'il acquière une compétence communicationnelle réelle. Des dispositifs didactiques spécifiques sont nécessaires, pensés pour favoriser une acquisition rapide et durable.
C'est à cette question centrale que s'attaque Claude Germain dans son article Les interactions sociales en classe de langue seconde ou étrangère. Sa démarche consiste à rassembler des analyses de chercheurs portant sur des expériences innovatrices pour l'acquisition des langues étrangères. L'article défend deux idées fortes. D'abord, l'ordre d'acquisition des structures grammaticales d'une L2 n'est pas fixé à l'avance, contrairement à ce que pensent nombre de sociolinguistes. Ensuite, les étapes de cette acquisition restent les mêmes que celles de la langue maternelle, qu'on soit en milieu scolaire ou naturel.
Pour étayer sa réflexion, Germain s'appuie sur des chercheurs qui défendent la thèse d'un ordre naturel d'acquisition des formes linguistiques. Krashen et Chaudron sont conviés, mais aussi Ellis, qui soutient que l'impact des interventions didactiques varie selon le rythme d'acquisition propre à chaque apprenant. Trois hypothèses organisent la démonstration.
2. Krashen et la compréhension significative : une base nécessaire mais insuffisante
La première hypothèse est celle de Stephen Krashen. Elle repose sur une conviction : une langue seconde ne peut pas s'acquérir par des exercices de production. C'est la compréhension qui prime. Krashen propose une approche naturelle fondée sur deux principes.
Le premier est la distinction entre acquisition et apprentissage. L'acquisition est un processus naturel, inconscient. L'apprentissage est délibéré, formel. Krashen accorde la primauté à la première. Le second principe est celui de l'input compréhensible, formulé I+1 : pour progresser, l'apprenant doit être exposé à des données de la langue cible légèrement supérieures à son niveau actuel. C'est par immersion dans un bain linguistique, nourri d'activités de compréhension significative, que se développent les capacités communicationnelles.
Les critiques formulées à l'encontre de cette hypothèse sont importantes. Le bien-fondé de la compréhension dans l'installation de compétences langagières est reconnu. Mais la compréhension seule reste insuffisante sur le plan de la production. On peut comprendre sans jamais être capable de s'exprimer. Cette limite ouvre la voie à une deuxième hypothèse.
3. L'interaction didactique en classe de L2 : la spécificité de l'espace scolaire
La deuxième hypothèse est plus récente. Elle propose d'articuler étroitement les concepts d'acquisition et d'apprentissage dans une perspective interactionniste. L'outil central est le triangle pédagogique : une représentation qui met en relation l'enseignant et les apprenants, mais aussi les apprenants entre eux. Ce n'est pas seulement un schéma. C'est une première étape vers une conceptualisation sérieuse de la situation pédagogique en langues.
Cicurel (1988) insiste sur la spécificité de l'environnement didactique. La classe n'est pas le monde. L'autorité revient à l'enseignant. L'apprenant éprouve une impression d'enfermement. Les horaires contraignent, le groupe influence. Tout cela produit un type d'échanges qui ne reproduit pas les interactions sociales en milieux naturels.
Le discours qui émerge de cette configuration tend vers la polyphonie, avec un glissement marqué vers la forme linguistique. Ce qui témoigne, en creux, d'une dimension sociale réelle : même contrainte, la classe reste un espace de négociation entre personnes. Et c'est précisément cette négociation qui devient le moteur de l'apprentissage.
4. L'efficacité des interactions sociales : négocier pour apprendre
La troisième hypothèse est la plus opératoire. Germain s'appuie sur les recherches empiriques d'Ellis (1986), elles-mêmes adossées aux travaux de Wells (1981). Le constat est clair : une interaction qui respecte le niveau de compétences de l'apprenant, tout en lui laissant une responsabilité réelle dans la gestion d'une tâche, est particulièrement fructueuse sur le plan développemental.
Conditions d'une interaction féconde
- Des règles de formulation d'hypothèses disponibles pour les participants
- Des hypothèses régulièrement testées dans l'interaction
- Des procédures d'ajustement et de réajustement pour gérer la compréhension intersubjective
Cette vision interactionniste dépasse l'approche communicative. Elle exige une négociation active du sens, issue des modifications langagières que provoquent les ajustements de la conversation : demandes de confirmation, demandes de clarification, vérification de la compréhension, répétitions, expansions.
Duff (1986) recommande de recourir à des activités interactives en dyades ou en sous-groupes pour préparer les élèves à communiquer effectivement en L2. Les effets varient selon la nature de la tâche langagière : informations à compléter, débats d'idées, résolution de problèmes. Mais dans tous les cas, l'efficacité des interactions tient à la combinaison d'un travail de groupe fondé sur un écart d'informations à combler, et d'un échange ternaire : sollicitation, réponse, rétroaction.
Ces rétroactions correctives ne sont pas le monopole de l'enseignant. Elles peuvent venir des autres apprenants. C'est peut-être là le point le plus fertile de tout l'article : le groupe apprend le groupe. L'interaction entre pairs n'est pas un substitut à l'enseignement. C'est l'un de ses vecteurs les plus puissants.
5. Un regard critique : ce que l'article apporte et ce qu'il laisse en suspens
La force de l'article de Germain tient à sa capacité de synthèse. Il ne se contente pas de recenser des travaux. Il les met en dialogue, en montre les linéaments et les limites. La progression d'une hypothèse à l'autre est logique : la compréhension de Krashen ouvre la voie, mais ne suffit pas ; l'interaction didactique prend le relais, mais reste prisonnière de la spécificité scolaire ; les interactions sociales, enfin, offrent le dispositif le plus fécond, à condition d'être bien conçues.
Germain est honnête sur les limites de son propre travail. Des questions restent ouvertes. Les recherches empiriques sont encore insuffisantes pour établir des conclusions définitives. Et le contexte sénégalais — où la L2 est le français et où les classes sont hétérogènes, surpeuplées, avec des ressources limitées — pose des contraintes que les chercheurs nord-américains ou européens n'avaient pas dans leurs études.
« Comment organiser des dyades ou des sous-groupes quand l'effectif dépasse soixante élèves ? »
— Une question que ce compte rendu adresse à la recherche contextualisée en AfriqueConclusion
Ce que l'article de Germain établit avec force, c'est que l'acquisition d'une L2 ne se réduit ni à l'écoute, ni à la grammaire, ni même à la conversation libre. Elle suppose un dispositif interactionnel pensé, où l'apprenant prend en charge une part réelle de la tâche, où le sens se construit dans l'échange, et où les ajustements mutuels constituent le cœur du processus.
C'est une vision exigeante de l'enseignement des langues. Elle suppose que l'enseignant accepte de céder une part de son autorité pour que les apprenants occupent l'espace interactionnel. Non pas pour se désengager. Mais pour que la négociation du sens devienne, vraiment, le moteur de l'apprentissage.