Avant d'être des outils pédagogiques, la cognition et la conation sont des apports de la psychologie scientifique. Ils décrivent deux dimensions fondamentales de tout être humain en situation d'apprentissage, qu'il ait sept ans ou quarante. Les ignorer, c'est enseigner à moitié.
Il y a une scène que tout enseignant connaît. Un élève intelligent, capable, qui comprend la leçon quand on la lui explique... mais qui ne rend jamais ses travaux, abandonne au premier obstacle, regarde par la fenêtre. Frustrant ? Oui. Mystérieux ? Non, à condition de connaître deux concepts fondamentaux que la psychologie nous offre pour mieux comprendre le fonctionnement humain : la cognition et la conation.
Le concept que tout le monde utilise sans toujours le nommer
La cognition regroupe tout ce qui relève du percevoir, mémoriser, raisonner, analyser et résoudre. La psychologie cognitive, qui l'a formalisée et étudiée rigoureusement depuis les années 1960, a profondément reconfiguré la pédagogie mondiale, et à juste titre. Comprendre comment le cerveau humain traite l'information a permis d'améliorer considérablement les méthodes d'enseignement.
Aujourd'hui, la cognition est au cœur du discours pédagogique officiel. Les programmes scolaires, les formations d'enseignants, les guides pédagogiques parlent tous de "compétences", d'"objectifs cognitifs", de "niveaux de Bloom". Quand un inspecteur observe une classe, il regarde si les élèves comprennent, si le contenu est bien structuré, si la progression est logique. La cognition est devenue le référentiel dominant.
Mais cette domination a un angle mort.
L'autre moteur : présent partout, nommé nulle part
La conation est elle aussi un concept issu de la psychologie, et non des moindres. Elle désigne la dimension volitive de la vie psychique : la volonté, l'effort, la motivation, la persévérance et la décision de s'engager ou de décrocher. La psychologie de la motivation, depuis les travaux de Deci et Ryan sur l'autodétermination jusqu'aux recherches de Bandura sur le sentiment d'efficacité personnelle, en a fait un champ d'étude majeur.
Et pourtant, elle est rarement citée par son nom dans les salles de classe ou les réunions pédagogiques. Ce que la psychologie a formalisé sous ce terme, les enseignants expérimentés le pratiquent instinctivement, par intuition professionnelle accumulée, sans toujours savoir qu'ils travaillent sur la vie conative de leurs élèves.
Quand un maître commence sa leçon par une devinette ou une histoire locale pour accrocher les élèves, c'est de la conation. Quand un enseignant félicite publiquement un élève qui a progressé, même modestement, c'est de la conation. Quand un formateur propose un défi à relever en groupe plutôt qu'un exercice individuel, c'est de la conation. Quand on dit à un élève "tu es capable, j'y crois", c'est de la conation.
Ces gestes existent dans toutes les classes africaines. Mais faute d'un cadre conceptuel pour les nommer, ils restent invisibles, non transmissibles, non évaluables et souvent abandonnés sous la pression du programme à terminer.
Pourquoi la distinction est cruciale dans nos contextes
La conation, c'est le courant électrique.
Sans courant, le meilleur logiciel ne démarre pas.
Dans nos classes, avec des élèves qui jonglent entre école et responsabilités familiales, la conation est soumise à des pressions particulières. Un élève qui a aidé aux champs le matin, traversé plusieurs kilomètres pour rejoindre l'école, ou qui supporte la peur d'être sanctionné, arrive en classe avec une réserve d'énergie conative déjà entamée. La psychologie nous apprend que dans ces conditions, aucune stratégie purement cognitive ne suffira. Lui reprocher son manque de volonté sans comprendre ce contexte, c'est diagnostiquer une panne sans regarder le moteur.
Comment reconnaître la différence dans sa classe
Un enseignant attentif peut apprendre à lire ses élèves à travers ce double regard.
L'élève pose des questions, hésite, se trompe dans le raisonnement, confond les étapes. Il lui manque un outil intellectuel.
Action : reformuler, illustrer, simplifier.
L'élève comprend quand on l'interroge directement, mais n'agit pas de lui-même. Il attend, évite, abandonne au premier obstacle.
Action : redonner du sens, valoriser, encourager.
Les 4 gestes pédagogiques qui agissent sur les deux à la fois
Le diagnostic rapide en classe
Quand un élève échoue, posez-vous ces deux questions avant d'agir :
| Question | Dimension | Action prioritaire |
|---|---|---|
| L'élève comprend-il la tâche ? | Cognition | Re-expliquer, reformuler, illustrer |
| L'élève veut-il s'engager ? | Conation | Redonner du sens, valoriser, encourager |
Cognition, conation et Stivation : ce que ça change pour former des adultes
Le lien avec la Stivation n'est pas artificiel. Il est structurel, et il s'enracine lui aussi dans ce que la psychologie nous enseigne sur le fonctionnement humain.
En formation des adultes, enseignants en formation continue, directeurs d'école, inspecteurs en reconversion professionnelle, la donne conative est radicalement différente de celle de l'enfant. L'adulte apprenant n'est pas une page blanche. Il arrive avec une expérience professionnelle, des habitudes installées, parfois des résistances au changement, et surtout une question implicite permanente : en quoi ce que j'apprends ici va-t-il changer ma pratique demain ?
C'est précisément ce que l'andragogie a mis en évidence depuis Knowles, en s'appuyant sur les apports de la psychologie humaniste : l'adulte apprend si et seulement si il perçoit la pertinence immédiate de l'apprentissage pour sa situation réelle. Sa conation est conditionnelle. Elle ne se décrète pas, elle se construit par la pertinence des contenus, la qualité de l'interaction et la reconnaissance de son expérience comme ressource, non comme obstacle.
La Stivation comme réponse intégrée
En articulant ses trois piliers, la Stivation traduit en dispositif concret ce que la psychologie a démontré en théorie. Elle ne choisit pas entre enseigner le contenu et engager la personne. Elle fait les deux, simultanément, dans chaque séquence de formation.
Pour un formateur d'enseignants au Sénégal ou ailleurs en Afrique subsaharienne, c'est une boussole essentielle. Une formation qui ne touche que la cognition des participants risque fort de se heurter à des conations résistantes. Une formation qui ne travaille que la motivation sans outiller cognitivement produit de l'enthousiasme sans changement durable de pratiques.
Auteur des cadres Stivation, CREAQ et TDI