← Retour aux écrits
Psycholinguistique · Recherche

Les briseurs de chaînes : nouvelles structures narratives dans le discours oral des Sénégalais

Effectivement. Justement. En réalité. Tout à fait. Ces mots envahissent le discours oral des cadres et journalistes sénégalais. Tic langagier inconscient ou stratégie d'embrayage ? Un phénomène à observer sérieusement.

Mouhamadou Bamba MBAYE, Inspecteur de l'Enseignement Élémentaire, Ministère de l'Éducation Nationale, Sénégal

Écoutez attentivement un débat télévisé sénégalais, une interview radiophonique, une conférence de cadres. En quelques minutes, vous entendrez : effectivement, justement, en réalité, tout à fait, en ce sens, de ce fait. Ces mots apparaissent avec une fréquence remarquable, souvent en début d'intervention, parfois en milieu de phrase, rarement là où leur sens logique les placerait naturellement.

Ce phénomène mérite un nom. Appelons-les les briseurs de chaînes : des unités linguistiques qui interrompent la continuité du discours pour marquer une transition, revendiquer la parole ou signaler une posture d'écoute active. Leur étude révèle quelque chose d'important sur la manière dont les locuteurs cultivés du Sénégal contemporain construisent leur identité discursive.

1. Description du phénomène

Les briseurs de chaînes se caractérisent par plusieurs propriétés communes. Ils apparaissent en position initiale d'une prise de parole ou en début de réplique dans un échange. Ils semblent confirmer ou valider ce qui vient d'être dit, mais sans vraiment y répondre. Ils créent un effet de cohérence discursive sans en constituer réellement le contenu.

Prenons un exemple concret. Un journaliste pose une question sur la politique éducative. L'interlocuteur répond : "Effectivement, vous posez une question fondamentale... En réalité, le problème est plus profond que ça..." Ces deux marqueurs n'ajoutent rien à l'information. Ils ne confirment pas la question du journaliste. Ils signalent simplement que l'interlocuteur prend la parole, qu'il a entendu, et qu'il va maintenant développer son point de vue.

2. Tic langagier ou stratégie discursive ?

La première hypothèse est celle du tic langagier : une habitude acquise par imitation, sans intention consciente, qui s'est répandue par contagion dans les milieux cultivés francophones sénégalais. Cette hypothèse est plausible. Les comportements langagiers se diffusent par prestige social : quand une forme d'expression est associée à l'éloquence ou à la compétence, elle se reproduit.

La seconde hypothèse est plus intéressante : ces marqueurs seraient des stratégies d'embrayage, des outils pour gérer la prise de parole dans des contextes où la concurrence discursive est forte. En signalant d'emblée une posture d'écoute et de validation, le locuteur crée une adhésion initiale de l'auditoire avant de développer un argument qui pourrait diverger de ce qui vient d'être dit.

3. Une lecture psycholinguistique

La psycholinguistique nous enseigne que la production du discours oral est un processus cognitif exigeant. Le locuteur doit simultanément gérer le contenu de ce qu'il dit, la forme linguistique qu'il lui donne, l'interaction avec son interlocuteur, et son positionnement social dans l'échange. Les marqueurs discursifs servent souvent à réduire la charge cognitive de ce processus en automatisant certaines transitions.

Dans cette perspective, les briseurs de chaînes seraient des chevilles cognitives : des éléments qui achètent du temps de traitement pour le locuteur en production, tout en maintenant le flux discursif et en signalant à l'interlocuteur que la communication se poursuit. Ce n'est pas un défaut de la parole. C'est une adaptation fonctionnelle à la complexité de la communication en temps réel.

4. Le phénomène dans le contexte sénégalais

Ce qui est spécifique au contexte sénégalais, c'est la fréquence et la visibilité du phénomène dans certains registres de discours. Les cadres, les journalistes, les enseignants dans leurs discours formels, les hommes politiques : tous semblent avoir développé ce répertoire de briseurs de chaînes de manière particulièrement marquée.

Une hypothèse sociologique s'impose ici. Dans une société où la maîtrise du français soutenu est un marqueur de statut social élevé, et où cette maîtrise est historiquement associée à l'école coloniale puis postcoloniale, certaines formes linguistiques acquièrent une valeur symbolique qui dépasse leur fonction communicative. Les briseurs de chaînes pourraient être, en partie, des marqueurs d'appartenance à un groupe sociolinguistique valorisé.

5. Un agenda de recherche

Ce phénomène mérite une étude systématique. Un corpus de discours oraux de cadres et journalistes sénégalais, analysé avec les outils de l'analyse du discours et de la pragmatique, permettrait de documenter la fréquence, la distribution et les fonctions de ces marqueurs. Des comparaisons avec d'autres contextes francophones africains aideraient à déterminer ce qui est spécifique au Sénégal et ce qui relève d'un phénomène plus général.

Cette recherche aurait des applications pratiques directes dans la formation à la communication orale professionnelle. Non pas pour éradiquer ces marqueurs, ce qui serait une erreur, mais pour aider les locuteurs à en avoir conscience et à les utiliser avec intention plutôt que par automatisme.

Conclusion

Les briseurs de chaînes ne sont pas des défauts du discours sénégalais. Ce sont des révélateurs. Ils révèlent comment les locuteurs gèrent la complexité de la communication orale en temps réel, comment ils négocient leur position dans l'échange, et comment certaines formes linguistiques acquièrent une valeur sociale qui transcende leur sens littéral. Les étudier, c'est comprendre quelque chose d'important sur la langue en usage, et non sur la langue comme système abstrait.

Références : Ducrot, O. (1984). Le dire et le dit. Minuit. Kerbrat-Orecchioni, C. (1990). Les interactions verbales, t. 1. Armand Colin. Mbaye, M. B. (2010). Mémoire CAIEE, FASTEF, Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Moeschler, J. & Reboul, A. (1994). Dictionnaire encyclopédique de pragmatique. Seuil.