IEF de Tivaouane — Les pionniers
C'est à Tivaouane que le CREAQ prend forme en 2015. Communes de Tivaouane, Piré Gourey et Chérif Lo. Les premiers encadreurs apprennent à observer une leçon, à donner un retour sans juger, à travailler en binôme. Les témoignages qui suivent parlent de liberté retrouvée et de parole libérée.








« Les jeudis de la chambre 44 »
On avait tous compris, sans que personne ne l'ait formulé, que les cours magistraux ne suffiraient pas. C'est dans cet esprit que la chambre 44 est devenue, presque naturellement, notre salle de formation parallèle. Chaque jeudi soir, nous nous retrouvions, non par obligation, mais portés par une sorte de faim collective. Celui qui avait préparé l'exposé savait qu'il allait être bousculé, challengé, poussé dans ses retranchements. Et c'est précisément cela que nous cherchions. Personne ne venait pour écouter sagement : chacun venait pour penser.
Les thèmes étaient annoncés à l'avance pour que tous puissent s'immerger avant la séance. Mais ce qui se passait pendant l'exposé dépassait toujours ce qui avait été préparé. Une question relançait tout. Une contradiction productive ouvrait un angle que nul n'avait vu venir. On ne se contentait pas de partager des savoirs, on les construisait ensemble, en temps réel, sous la pression bienveillante du groupe. Ce que Bamba appellerait plus tard la Stivation, nous l'expérimentions sans le nommer, dans la chaleur de cette chambre, entre pairs qui se faisaient mutuellement confiance et mutuellement grandir.
Plus de dix ans ont passé. Nous sommes aujourd'hui dispersés aux quatre coins du pays, chacun engagé sur sa propre trajectoire : certains à la tête d'une IEF, d'autres formateurs à la FASTEF ou au CRFPE, d'autres encore servant dans de hautes sphères de l'État. Les chemins ont divergé, mais les réflexes forgés dans cette chambre, aller chercher, partager, questionner, construire ensemble, n'ont jamais quitté notre pratique. Ce que nous avons vécu là n'était pas un bonus de formation. C'était la formation elle-même.
Cheikh Fall Mbaye est inspecteur de l'enseignement. Ancien Directeur de la Bonne Gouvernance, il est aujourd'hui en service au Bureau Organisation et Méthodes (BOM), rattaché à la Présidence de la République du Sénégal. Camarade de promotion de Mouhamadou Bamba Mbaye à la FASTEF-UCAD, il a partagé avec lui les échanges fondateurs de la chambre 44 qui ont donné naissance à la Stivation. En sa qualité d'inspecteur et de témoin direct de cette genèse, il livre ici une analyse rigoureuse et personnelle de la portée pédagogique et scientifique de ce concept né dans les couloirs.
La stivation : une innovation pédagogique fondée sur la stimulation et la motivation entre pairs
En ma qualité d'inspecteur de l'enseignement, j'ai eu l'opportunité d'analyser et d'apprécier la contribution significative de notre camarade de promotion, Mouhamadou Bamba MBAYE, dont l'engagement en faveur de l'innovation pédagogique mérite une reconnaissance particulière. Son apport essentiel réside dans sa capacité à transformer des pratiques interactionnelles informelles en un modèle pédagogique structuré, en opérant un véritable passage heuristique de l'expérience empirique à la formalisation conceptuelle.
En effet, les échanges que nous développions spontanément entre pairs, dans notre chambre d'étudiants (n°44) à l'issue de chaque cours, ont été progressivement conceptualisés en un dispositif réfléchi, organisé et transférable, mettant en valeur le potentiel pédagogique des interactions.
Cette formalisation rejoint les postulats du socioconstructivisme de Lev Vygotski, selon lesquels les interactions sociales constituent un vecteur central de développement cognitif, notamment à travers la zone proximale de développement. Elle s'inscrit également dans le cadre de la théorie de l'apprentissage social selon laquelle l'observation des pairs et l'émulation réciproque constituent des mécanismes clés pour renforcer et consolider les processus d'acquisition des savoirs. Enfin, en structurant ces interactions de manière à soutenir l'engagement et l'initiative des apprenants, ce modèle favorise l'émergence d'une motivation intrinsèque durable, en répondant aux besoins fondamentaux d'autonomie, de compétence et d'appartenance sociale.
Mouhamadou Bamba a donc su concevoir et mettre en œuvre un modèle original d'apprentissage fondé sur une articulation intelligente entre la stimulation et la motivation entre pairs. Ce dispositif repose sur une dynamique collaborative où les apprenants ne sont plus de simples récepteurs, mais deviennent de véritables acteurs de leur propre formation.
Ce qui distingue particulièrement cette initiative, c'est sa capacité à créer un environnement d'apprentissage positif, stimulant et inclusif, où chaque apprenant trouve sa place et est encouragé à progresser.
Tout au long de nos quatre années de formation, nous avons développé collectivement des interactions collaboratives qui ont favorisé la co-construction des savoirs et facilité l'appropriation des contenus proposés par nos formateurs.
Bravo et immense chapeau bas, Serigne Bamba !
De la Chambre 44 au terrain : la Stivation en dialogue
Ce recueil s'ouvre sur deux voix particulières. Celle de Bassirou Kassé, qui raconte. Celle de Cheikh Fall Mbaye, qui analyse. Ni l'une ni l'autre n'est le témoignage d'un observateur extérieur : ce sont les mots de deux camarades de promotion qui ont vécu, dans la chambre 44 de la FASTEF-UCAD en 2011, ce que Mouhamadou Bamba Mbaye allait formaliser des années plus tard sous le nom de Stivation.
Bassirou Kassé se souvient de ces jeudis soirs où la chambre 44 devenait une salle de formation parallèle. Personne n'y venait pour écouter sagement — chacun venait pour penser, être bousculé, challengé. On construisait les savoirs ensemble, en temps réel, sous la pression bienveillante du groupe. On expérimentait la Stivation sans encore la nommer.
Cheikh Fall Mbaye, lui, met des mots scientifiques sur cette même expérience. Il y reconnaît le socioconstructivisme de Vygotski — la zone proximale de développement activée par les pairs. Il y voit la théorie de l'apprentissage social à l'œuvre : l'émulation réciproque comme moteur d'acquisition. Et il nomme ce qui distingue le travail de Mouhamadou Bamba Mbaye : sa capacité à transformer des échanges spontanés et informels en un dispositif réfléchi, organisé, transférable.
En lisant les 39 Échos du terrain de ce recueil, nous avons été frappés par une évidence : les mots de la chambre 44 résonnent dans chaque école visitée, dans chaque entretien post-leçon, dans chaque binôme qui repart sur la route de Kédougou.
Ce passage de l'informel au formel, Mamoudou Cissokho (n°20) le formule avec une précision saisissante : « Nous avons toujours pratiqué l'encadrement. Mais le fait de le formaliser de cette manière est une première. » La suppression des barrières hiérarchiques que Bassirou Kassé vivait entre étudiants le jeudi soir se retrouve dans le témoignage de Mamadou Souleye Hann (n°1) à Tivaouane, puis dans celui d'Ousmane Souaré (n°33) à Kédougou : « L'encadrement par pairs nous met à l'aise et facilite le partage. » La pression bienveillante du groupe traverse le témoignage de Lassana Kaba (n°19), et c'est Issa Ndiaye (n°34), enseignant encadré, qui en livre la nuance la plus juste : pour qu'elle soit vraiment bienveillante, il faut aussi valoriser ce que l'enseignant fait bien.
Le principe que Cheikh Fall Mbaye plaçait au cœur de son analyse — l'apprenant acteur de sa propre formation — le coordonnateur Amadou Niang (n°31) l'a traduit en règle de fonctionnement : personne n'est encadré contre son gré, tout repose sur le volontariat. Et Ramatoulaye Diallo (n°39), jeune enseignante encadrée, en mesure les effets sur sa carrière entière.
Bassirou Kassé avait conclu avec cette phrase qui résume tout : « Ce que nous avons vécu là n'était pas un bonus de formation. C'était la formation elle-même. » Etienne Bianquinch (n°30) la prolonge depuis Kédougou : le CREAQ redonne du sens à l'acte d'enseigner. Abdoulaye Keita (n°37) en vit la réalité au quotidien.
Quinze ans séparent la chambre 44 des classes de Kédougou. Mais les mots se répondent, les expériences se font écho, et les réflexes forgés dans les couloirs de la FASTEF continuent de cheminer — de la source jusqu'au terrain.
C'est cela, la Stivation vivante.
Le CREAQ est une structure d'encadrement par les pairs qui nous permettait d'échanger et de partager nos expériences. Il présente plusieurs avantages :
- Revisiter constamment les documents pour mieux appréhender le thème et les didactiques des différentes disciplines.
- La complémentarité du binôme.
- Permettre à la hiérarchie d'avoir des informations sur l'enseignant, la classe et l'école.
- Améliorer la pratique de classe et mieux affronter l'examen du CAP.
Seul le problème de déplacement se posait avec acuité.
IEF de Saraya — Le déploiement
En 2021, le CREAQ arrive à Saraya. Contexte rural isolé. Distances longues entre les écoles. Le modèle s'adapte. Les CODEC se déplacent par deux dans des districts difficiles. Les résultats aux examens progressent. Le dispositif est validé par une deuxième génération d'encadreurs.
Les activités du CREAQ ont démarré à Saraya sous l'impulsion de l'IEF Mbaye. Les CODEC, par deux, se déplaçaient dans leur district pour encadrer des candidats mais aussi les nouveaux sortants. Dans le CODEC de Bembou, plus d'une quinzaine d'enseignants ont été encadrés à travers cette activité pédagogique.
Chaque visite est accompagnée d'outils de visites de classes ou d'encadrements avec les différentes rubriques. Au terme de la séance, en présence du directeur, les points faibles sont soulevés en apportant des solutions pédagogiques pratiques, les points forts sont encouragés. Une vue d'ensemble est apportée à l'enseignant sur sa pratique de classe, au directeur sur son encadrement et son suivi, et à tous les collègues de l'école.
Les fiches remplies sont déposées au niveau de l'inspecteur chef de district de Dantila. C'est vraiment un exercice pédagogique qui forme les candidats et les nouveaux sortants.
Nommé membre du CREAQ par l'IEF Mbaye, ce rôle m'a d'abord permis d'acquérir des compétences d'encadrement des enseignants dans mon école et dans toutes les écoles de mon espace CODEC. J'ai beaucoup appris dans la démarche d'utilisation d'une grille d'observation d'une leçon, et cela a bien profité à beaucoup de jeunes collègues dans les classes, surtout ceux qui avaient un examen à passer.
C'était un excellent dispositif de formation et d'encadrement des enseignants mis en place par l'IEF Mbaye. J'espère que cette démarche devrait être possible dans toutes les IEF du Sénégal.
Le CREAQ filmé en action — Kédougou 2026
Reportage Télé Éduc — encadrements réels dans les écoles de l'IEF de Kédougou
Le dispositif CREAQ à Saraya présente un intérêt particulier pour les membres et pour les candidats enseignants. Les membres étaient bien outillés pour mener des encadrements de qualité dans les classes. Les enseignants encadrés ont réussi leurs examens professionnels et les élèves ont obtenu de bons résultats aux examens.
Les CODEC sont bien soutenus par un appui en carburant. Les cellules d'animation pédagogique sont bien entretenues grâce à une bonne communication entre les acteurs de terrain.
IEF de Kédougou — La consolidation
En 2024, le CREAQ s'installe à Kédougou. 25 membres actifs dès la première année. 189 bulletins d'encadrement. 69 suivis de cellule d'animation pédagogique. Les témoignages qui suivent montrent un dispositif mûr, structuré et reconnu par tous les acteurs de terrain.
J'ai constaté un changement positif dans ma façon d'encadrer.
Les entretiens avec le maître sont riches en pédagogie et l'accueil est parfait.
Travail en binôme : rien à signaler.
- Les membres du CREAQ sont constitués en binômes.
- Les binômes disposent de fiches de supervision, avec au minimum deux sorties par mois et une CAP par mois.
- Une liste d'enseignants est approuvée par l'IEF avant d'être diffusée.
- Des entretiens et échanges sont prévus à la fin de chaque séance.
Durant l'année scolaire 2024-2025, l'IEF de Kédougou, sous la direction de Mouhamadou Bamba Mbaye, a mis en place le CREAQ. J'ai eu l'honneur d'être choisi comme coordonnateur, chargé de : planifier les activités d'encadrements, collecter les fiches, faire la synthèse mensuelle, transmettre les bulletins aux inspecteurs et rédiger le rapport final.
La particularité est que les choix des encadrés émanent du volontariat. Personne n'est choisi contre son gré. Les enseignants sont ravis de l'encadrement par les pairs, vu le nombre qui demande à être encadré chaque mois.
Bilan 2024-2025 :
- 189 bulletins d'encadrement et 69 suivis de cellule d'animation pédagogique
- Objectif 2025-2026 : 224 bulletins d'encadrement et 112 suivis cellules
Échos du terrain · Enseignants encadrés — IEF de Kédougou · 2025-2026
Témoignages recueillis directement auprès des enseignants ayant bénéficié d'un encadrement CREAQ.
En ma qualité d'enseignant adjoint à l'école élémentaire de Madihou dans la commune de Fongolimbi, j'ai reçu la visite du CREAQ dans le cadre des renforcements des enseignements-apprentissages de qualité.
Avant tout, je tiens à remercier l'IEF et les membres du CREAQ qui font un travail remarquable au sein de notre district.
De mon point de vue, cette initiative est à saluer car l'encadrement par pairs nous met à l'aise et facilite le partage — d'où la nécessité de pérenniser cette initiative qui participe à la formation continue des enseignants et à l'amélioration de leur pratique de classe.
Ayant ressenti le besoin de m'améliorer sur les activités, j'ai eu à bénéficier deux fois des encadrements proposés par l'IEF. Ces encadrements ont vraiment apporté un plus au déroulement des activités en classe. Après cet accompagnement, je suis plus à l'aise sur certaines activités, et la compréhension des élèves est plus efficace avec une bonne gestion du temps.
Toutefois, certains encadreurs ne doivent pas seulement mettre le focus sur les critiques — même si elles sont constructives —, mais doivent aussi apprécier ce que les enseignants font de bien pour qu'ils puissent le conserver, gagner en confiance et être plus ouverts aux encadrements.
Le CREAQ est d'une importance capitale car il permet une formation continue des enseignants par les pairs et un renforcement de capacités.
C'est un moment d'échange et de partage qui permet à l'enseignant d'exposer les difficultés rencontrées dans le déroulement des enseignements-apprentissages afin d'être bien orienté par ses pairs.
J'ai vraiment apprécié les encadrements qui sont initiés dans l'IEF de Kédougou. J'ai reçu beaucoup d'éléments nouveaux en pédagogie qui me permettront de bien enseigner en classe.
« Si la théorie en est une, la pratique en est une autre. »
D'où l'importance de ces encadrements par les membres du CREAQ.
NB : Ce recueil est complété au fur et à mesure des témoignages recueillis.
6 scripts courts prêts à tourner — TikTok, Reels, YouTube Shorts
« Savez-vous que les enseignants apprennent mieux entre eux que dans les formations officielles ? C'est ce que 15 ans de terrain au Sénégal ont prouvé. Ça s'appelle la Stivation. »
« Un directeur d'école de Kédougou témoigne : "L'enseignant se sent à l'aise, il s'exprime sans pression. Ce qui n'est pas évident devant un inspecteur." Le CREAQ, c'est ça. »
« Comment améliorer la qualité de l'éducation en Afrique sans budget supplémentaire ? La réponse existe depuis 2015. Elle s'appelle le CREAQ. »
« Depuis la mise en place du CREAQ à l'IEF de Kédougou, les résultats aux examens professionnels et au CFEE ont sensiblement progressé. 32 enseignants et directeurs en témoignent. »
« L'encadreur. L'encadré. Le groupe. Trois acteurs. Un triangle vivant. C'est la TDI — Triade Dynamique Intersubjective. La théorie qui explique pourquoi on apprend mieux entre pairs. »
« Vous êtes enseignant, directeur ou inspecteur en Afrique ? Le Couloir du Savoir est fait pour vous. 32 échos du terrain. Des concepts. Des outils. Gratuit. »