Un néologisme n'est légitime que s'il nomme quelque chose qui existait sans avoir encore de nom. La Stivation est précisément cela. Ce mot construit sur stimulation, motivation et interaction ne désigne pas une métaphore pédagogique abstraite. Il nomme un processus réel, observable, que tout formateur expérimenté a déjà croisé sans disposer des outils pour le décrire avec précision.
Il y a stivation quand des interactions adidactiques entre apprenants adultes génèrent simultanément une déstabilisation cognitive stimulante et une dynamique motivationnelle collective propice à la construction de compétences professionnelles. Chaque mot de cette définition compte.
1. Ce que signifie l'adidactique
L'adidactique, au sens de Brousseau (1998), désigne une situation d'apprentissage libérée de l'intention pédagogique explicite. L'apprenant interagit avec le problème ou avec ses pairs sans que le formateur orchestre directement l'échange. Cette absence d'institution ne signifie pas absence de structure. Elle signifie absence de contrainte évaluative immédiate.
C'est précisément cette absence qui change tout. Dans le cadre formel, l'apprenant performe devant une autorité. Chaque prise de parole est potentiellement évaluée. Chaque erreur est exposée. Ces inhibiteurs sont puissants et souvent invisibles, mais leurs effets sur la qualité de l'engagement cognitif sont massifs. Le cadre adidactique les neutralise.
Quand un groupe d'enseignants-stagiaires échange dans le couloir avant l'entrée en salle, quand ils débattent informellement d'un concept qu'ils n'ont pas bien compris, quand ils se corrigent mutuellement sans que personne ne note ni ne sanctionne, ils produisent un apprentissage que le cours magistral n'aurait pas pu générer à ce niveau de profondeur. C'est cela, la stivation.
2. Les trois dialectiques constitutives
Le modèle repose sur trois dialectiques indissociables. Elles ne se succèdent pas dans le temps. Elles s'alimentent mutuellement, en boucle, pendant toute la durée de l'interaction.
L'interaction adidactique
Des échanges spontanés entre pairs, fondés sur une logique d'utilité immédiate. L'authenticité est la condition première. Si l'apprenant sent que l'échange est surveillé ou évalué, il modifie son comportement et l'interaction perd sa qualité stivante.
La stimulation cognitive
La confrontation entre deux compréhensions différentes d'un même objet produit une déstabilisation. Piaget l'appelait conflit cognitif. La stivation l'observe dans les espaces informels où cette déstabilisation n'est jamais menaçante parce qu'elle survient entre égaux. On est surpris, pas humilié.
La motivation collective
Cette déstabilisation vécue en sécurité génère un élan. L'envie de comprendre, de résoudre, d'aller plus loin. Elle circule dans le groupe, s'amplifie par contagion, crée une dynamique qui dépasse ce que chaque apprenant aurait pu produire seul.
3. Les quatre inhibiteurs neutralisés
Le cadre formel de formation génère quatre inhibiteurs puissants. La peur de l'évaluation d'abord : dans un groupe de pairs sans enjeu institutionnel, la prise de parole n'engage pas la carrière. L'angoisse de performance ensuite : en situation adidactique, l'image de compétence n'est pas en jeu. Le stress de l'asymétrie formateur-apprenant en troisième position : la présence institutionnelle du formateur modifie la nature même de l'interaction. Le trac des prises de parole formelles enfin : la stivation crée les conditions de l'échange authentique.
4. Le CREAQ : traduction institutionnelle du modèle
La stivation a trouvé son opérationnalisation dans le CREAQ, Cadre de Réflexion et d'Encadrement pour un Apprentissage de Qualité. Ce dispositif réunit un groupe restreint d'enseignants qualifiés chargés d'encadrer leurs collègues, dans une logique de formation entre pairs par les pairs.
Les résultats parlent d'eux-mêmes. À Tivaouane, les enseignants encadrés ont atteint un taux de réussite aux examens professionnels de 97,8 %, contre une moyenne de 84,65 % pour la circonscription. À Kédougou, ce taux s'élève à 98,45 %, contre 91,16 % de moyenne. Plus de mille enseignants encadrés en onze ans, dans trois contextes géographiques radicalement différents.
5. Positionnement théorique
La stivation s'inscrit dans une tradition théorique solide qu'elle prolonge et nuance. Piaget a posé le conflit cognitif comme moteur du développement. Vygotski a montré que ce conflit est d'autant plus fertile qu'il survient dans la zone proximale de développement. Doise, Mugny et Perret-Clermont (1975) ont théorisé le conflit sociocognitif comme levier du développement collectif. La stivation ajoute une dimension décisive : l'efficacité maximale survient quand ces conditions sont réunies hors du cadre institutionnel contraignant.
Il y a stivation quand les interactions adidactiques entre stagiaires stimulent et motivent les apprenants, influençant positivement la qualité de leurs productions individuelles et groupales, ainsi que la qualité de leurs apprentissages. Mbaye, M.B., Mémoire CAIEE, FASTEF, Université Cheikh Anta Diop de Dakar, 2010, p. 67
Conclusion
La stivation enrichit la formation formelle d'une dimension qu'elle ignore structurellement : la puissance d'apprentissage de la rencontre informelle entre pairs adultes. Dans les systèmes éducatifs africains où les ressources sont limitées et les ratios inspecteur-enseignant défavorables, cette puissance n'est pas un luxe. C'est une nécessité stratégique. Le CREAQ en est la preuve vivante.