Il y a des formateurs qu'on n'oublie pas. Pas parce qu'ils ont bien expliqué leurs cours. Parce qu'ils ont changé la manière dont on pense. Amadou Tidiane Talla, formateur à la FASTEF, était de ceux-là. Cet article n'est pas un compte rendu de ses enseignements. C'est un portrait intellectuel, un hommage à une pédagogie hors normes qui mérite d'être transmise.
1. Le silence inaugural
Le premier souvenir qu'on garde d'Amadou Tidiane Talla, c'est le silence. Il entrait en salle, posait ses affaires, regardait le groupe. Et attendait. Pas pour créer un effet de scène. Pour observer. Pour sentir de quoi était fait ce groupe particulier, ce jour-là, avant de décider de quelle porte il allait entrer dans la réflexion.
Ce silence n'était pas du vide. C'était une attention totale. Une écoute avant les mots. La plupart des formateurs commencent par parler. Talla commençait par écouter, même quand personne n'avait encore rien dit. Il lisait le groupe dans ses postures, dans ses regards, dans la qualité du silence que le groupe lui renvoyait.
Cette pratique avait une signification pédagogique profonde : il ne venait pas délivrer un cours. Il venait rencontrer des esprits. Et on ne rencontre pas un esprit sans d'abord lui faire l'honneur de le regarder.
2. La philosophie comme libération
Talla n'enseignait pas la philosophie comme une discipline académique avec ses auteurs, ses courants et ses dates. Il l'enseignait comme une pratique de libération. Philosopher, dans sa perspective, n'était pas accumuler des références. C'était apprendre à questionner ses propres certitudes.
Cette distinction est fondamentale. L'enseignement classique de la philosophie produit souvent des étudiants qui savent ce que Kant a dit, ce que Hegel a répondu, et ce que Marx en a conclu. Talla s'intéressait à autre chose : à ce que chaque étudiant pensait, avant et après avoir rencontré ces auteurs. Ce qui avait bougé dans sa manière de voir le monde. Ce qui résistait encore malgré la lecture.
La philosophie, dans sa salle, était un dialogue. Pas entre l'enseignant et les textes, mais entre les textes et les expériences vécues des stagiaires. Cette confrontation était parfois inconfortable. C'était précisément ce qu'il cherchait.
3. La violence consentie sur les certitudes
Il avait une formule pour décrire son approche : il fallait, disait-il, exercer une violence consentie sur les certitudes. Pas une violence agressive, pas une destruction des convictions. Une pression douce et persistante sur les évidences qui n'avaient jamais été questionnées.
Pourquoi consentie ? Parce que la philosophie ne peut pas se faire contre la volonté de celui qui pense. On ne peut pas forcer quelqu'un à douter de ce qu'il croit. On peut seulement créer les conditions dans lesquelles ce doute devient possible, voire désirable. C'est l'art du formateur : rendre attractive la remise en question de soi.
Cette conception rejoint directement ce que la stivation décrit dans les espaces informels d'apprentissage. La déstabilisation cognitive productive, celle qui fait avancer, est toujours celle qu'on accepte parce qu'elle survient dans un espace de confiance. Talla créait cet espace dans sa salle de classe. La stivation le crée dans les couloirs.
4. L'appel du maître
Disons oui à l'appel du maître : la formule peut paraître désuète dans une époque qui valorise l'horizontalité des relations pédagogiques. Mais elle nomme quelque chose de réel que l'horizontalité ne peut pas toujours remplacer. Il y a des formateurs qui sont des maîtres, non pas parce qu'ils dominent, mais parce qu'ils précèdent. Ils ont pensé avant nous, plus loin, et ils nous invitent à les rejoindre.
Talla était de ceux-là. Il ne se posait pas en autorité. Il se posait en compagnon de route plus expérimenté. Et cette posture, humble dans la forme mais exigeante dans le fond, est peut-être la posture pédagogique la plus difficile à tenir. Elle suppose qu'on ait soi-même accepté d'être perpétuellement bousculé dans ses certitudes.
Conclusion
Philofolie ou philosophie ? Talla n'aurait pas choisi. Il aurait dit que la frontière entre les deux est précisément là où se joue la pensée vivante. Celui qui philosophe sans jamais risquer d'être pris pour un fou ne va pas assez loin. Et celui qui s'affranchit de toute rigueur au nom de la liberté de penser ne philosophe pas : il rêve.
Le bon formateur tient les deux bouts de ce fil. C'est à cette tension que Talla nous a appris à vivre. C'est cette tension que le Couloir du Savoir cherche à transmettre.