Il existe des rencontres théoriques qui éclairent davantage que des années de lecture solitaire. La mise en dialogue du modèle allostérique de Giordan (1995), de la théorie des styles cognitifs de Perraudeau (1996) et du concept de la Stivation (Mbaye, 2010) est de celles-là. Trois corpus nés dans des traditions différentes, mais qui décrivent des facettes complémentaires d'un même phénomène : comment l'être humain apprend vraiment, en dehors des représentations simplistes de la transmission.
1. Le modèle allostérique : apprendre, c'est transformer
Giordan part d'un constat brutal. L'enseignement ne suffit pas à produire l'apprentissage. Les apprenants arrivent en cours avec des conceptions préalables solidement construites, souvent erronées, parfois fonctionnelles dans leur quotidien. Ces conceptions résistent à l'enseignement frontal. On peut mémoriser la définition correcte et continuer à penser avec la conception fausse.
Pour qu'il y ait apprentissage réel, il faut une transformation de ces conceptions. Non un remplacement brutal, mais une reconfiguration progressive. L'environnement didactique joue un rôle central dans ce processus : il doit créer les conditions d'un déséquilibre suffisamment fort pour ébranler la conception préalable, sans pour autant décourager l'apprenant.
La lacune du modèle de Giordan, formulée avec respect pour sa rigueur, est que cet environnement didactique est conçu comme un dispositif institutionnel. L'enseignant, les supports, les situations-problèmes. Giordan ne théorise pas l'hypothèse que l'environnement didactique le plus puissant pourrait être un pair.
2. Les styles cognitifs : la diversité comme ressource
Perraudeau (1996) s'appuie sur les travaux de Witkin (dépendance et indépendance au champ), de Kagan (impulsivité et réflexivité) et d'Ausubel (accentuation et égalisation) pour montrer que les apprenants ne traitent pas l'information de la même façon. Ces différences ne sont pas des déficits. Ce sont des styles, des manières d'organiser l'expérience cognitive qui ont chacune leurs forces et leurs limites.
La lacune de Perraudeau : il traite la diversité des styles cognitifs comme un défi à gérer pour l'enseignant. Il ne théorise pas l'idée que la rencontre entre styles cognitifs contrastés peut être, en elle-même, un moteur autonome d'apprentissage, sans enseignant pour orchestrer cette rencontre.
3. La Stivation comme synthèse productive
C'est exactement là que la stivation intervient. Lorsque des apprenants aux styles cognitifs contrastés interagissent dans un espace adidactique, leurs conceptions préalables entrent en collision. L'indépendant au champ voit une structure là où le dépendant voit un contexte global. L'impulsif propose une réponse rapide que le réflexif questionne méthodiquement. L'accentuateur amplifie les différences là où l'égalisateur les atténue.
Cette collision produit exactement le déséquilibre que Giordan cherchait à provoquer avec l'environnement didactique institutionnel. Mais elle le produit sans enseignant, sans dispositif élaboré, sans planification pédagogique formelle. Elle émerge naturellement de la diversité des pairs réunis dans un espace de parole libre.
La stivation nomme ce processus. Elle montre que la diversité cognitive, loin d'être un obstacle à gérer, est une ressource que l'espace adidactique libère et amplifie.
4. Le milieu allostérique entre pairs
La contribution théorique centrale de cet article peut se formuler ainsi : dans un espace de stivation, le groupe lui-même fonctionne comme milieu allostérique au sens de Giordan. Ce ne sont pas les dispositifs institutionnels qui provoquent la transformation des conceptions préalables. C'est la rencontre entre styles cognitifs contrastés, dans un espace libéré de la contrainte évaluative.
Cette reformulation a des implications pratiques considérables. Elle justifie la constitution délibérément hétérogène des groupes de formation : non par souci d'équité formelle, mais parce que cette hétérogénéité est le carburant de la stivation. Elle légitime le retrait bienveillant du formateur : non par démission pédagogique, mais parce que sa présence risque de neutraliser le mécanisme allostérique peer-to-peer. Elle confirme l'efficacité du CREAQ, dont les groupes réunissent systématiquement des profils pédagogiques différents.
Conclusion
Giordan avait raison : apprendre, c'est transformer. Perraudeau avait raison : les styles cognitifs sont réels et différents. La stivation ajoute la pièce manquante : la rencontre entre styles cognitifs contrastés, dans un espace adidactique, est l'un des milieux allostériques les plus puissants qui soient. Et ce milieu est disponible partout, dans chaque groupe de pairs, à condition de créer les conditions de son émergence.