M. Mbeugou DIONGUE
Inspecteur de l’Éducation à la retraite
Du fait de son statut fort complexe et de son caractère ambivalent, le français pose problème dès qu’il s’agit de l’enseigner à l’école élémentaire. En effet, le français est au Sénégal la langue officielle, la langue de l’administration, la langue de l’enseignement et de la formation, la langue de la société civile, la principale langue des médias. En somme, le français est au Sénégal la langue de l’autorité et de l’État. Une bonne maîtrise du français favorise, dans une large mesure, la promotion sociale.
Partant, le choix du français comme langue d’enseignement de tout le système éducatif se heurte à des obstacles relevant de facteurs culturels, éducatifs et pédagogiques. Et plus particulièrement en ce qui concerne l’initiation en français à l’école élémentaire se pose cette question : comment, dans une langue européenne, éveiller l’esprit d’enfants sénégalais de 7 ans à 8 ans, favoriser l’épanouissement de leurs potentialités linguistiques, intellectuelles et affectives, dans un environnement socioculturel négro-africain à l’échelle nationale ?
Ces interrogations nous conduisent à tirer toutes les conséquences pédagogiques qu’indiquent la linguistique, la psychologie de l’enfant et les sciences de l’apprentissage. Il s’agit d’une question technique de didactique des langues, liée à un problème de bilinguisme scolaire.
I.
L’enseignement traditionnel du français
Le colonisateur enseignait le français pour mieux asseoir sa politique d’acculturation. Son objectif était aussi de former des interprètes (agents de communication) et des commis d’administration. Un tel enseignement ne favorisait ni le développement de la personnalité de l’individu, ni l’épanouissement de ses potentialités.
Après l’indépendance, il s’agissait de former des cadres pour les besoins du développement. L’expression écrite était privilégiée par rapport à l’expression orale. Le français était enseigné de manière parcellaire (phonétique, lexique, morphologie, syntaxe...) et une rupture était faite entre les différents aspects de la langue et les différentes disciplines. Or le vocabulaire, la grammaire, la conjugaison et l’orthographe sont les différents aspects inséparables d’une langue.
Les nouvelles découvertes de la linguistique et de la psychologie ont fondamentalement bouleversé cet enseignement.
II.
Les apports de la linguistique et de la psychologie
1. Apports de la linguistique
Ferdinand de Saussure, père du structuralisme et de la linguistique moderne, a posé les fondements. Son Cours de linguistique générale (1915) a fortement influencé la didactique du français.
Trois principes en découlent directement pour l’enseignement :
- 1 Primauté de la langue parlée. L’homme a parlé avant d’écrire. Cette antériorité de l’oral sur l’écrit détermine un ordre d’apprentissage bien déterminé : comprendre, parler, lire, écrire.
- 2 Description scientifique de la langue. La linguistique descriptive décrit la manière dont les hommes parlent et écrivent leur langue, dans son fonctionnement réel. La langue évolue, se transforme et s’adapte à des conditions nouvelles.
- 3 La langue comme système. Ses éléments (sons, mots) n’ont de valeur qu’en relation les uns avec les autres. Il s’agit d’enseigner un ensemble de structures cohérentes correspondant à des situations significatives.
2. Apports de la psychologie
La psychologie a permis d’identifier les principaux obstacles à la conceptualisation chez l’enfant :
L’égocentrisme : l’enfant ne maîtrise pas les relations qu’il entretient par le geste et le mot avec lui-même ou avec l’autre. Il tend à tout ramener à sa propre perspective.
Le syncrĂ©tisme (Piaget) : « la tendance à tout lier à tout ». L’enfant crée des analogies et des relations de causalité partout, ce qui gêne la compréhension. L’égocentrisme et le syncrĂ©tisme troublent les processus cognitifs et logiques, créent des discordances entre la pensée et le langage, d’où les permutations et les non-sens fréquents chez l’enfant qui commence à acquérir une langue.
III.
Les objectifs renouvelés de l’apprentissage du français
Les objectifs consistent à donner à l’enfant la possibilité d’utiliser toutes ses ressources pour un entretien oral et écrit, et à l’amener à maîtriser la langue en créant des situations motivantes. Une langue est un instrument de communication ayant plusieurs fonctions :
Manifeste l’attitude du locuteur à l’égard de ce dont il parle. Elle révèle son état affectif : joie, colère, ordre.
Orientée vers le destinataire que l’on veut inciter à un comportement. Présente dans l’interpellation, l’impératif, le discours, l’affiche.
Le langage parle de lui-même. Elle se manifeste chaque fois que les interlocuteurs vérifient qu’ils utilisent bien le même code.
Porte sur le message lui-même. La langue devient le lieu d’un jeu de sonorités et d’images : style, poésie, création.
IV.
Les principes méthodologiques
Le maître devra constamment garder en vue cinq principes fondamentaux :
- 1 Un enseignement décloisonné (pédagogie de l’interdisciplinarité). L’apprentissage de la langue n’est pas réservé aux seules séances de français. Les mathématiques, l’étude du milieu, les activités physiques et sportives offrent toutes des occasions d’employer le langage avec précision.
- 2 Un enseignement à point de départ global. « L’esprit de l’enfant procède non pas du simple au complexe, mais d’une complexité implicite et diffuse à une complexité explicite et distincte. » (Boujarde). Les activités impliquent une phase d’appréhension globale, une phase d’analyse, puis une phase de synthèse.
- 3 Une pédagogie de l’oral à l’écrit. L’apprentissage de l’écrit doit être précédé d’une maturation du langage parlé. L’usage par l’entraînement devra précéder la règle : l’implicite d’abord, l’explicite ensuite.
- 4 Une pédagogie de la communication. Il convient de fonder constamment les apprentissages sur les activités d’expression réelles des élèves : réunion de coopérative, enquêtes, comptes rendus. L’école est une communauté où se côtoient enseignants et apprenants.
- 5 Une pédagogie fonctionnelle. Toute leçon de français doit être l’expression des besoins réels de l’enfant : écrire pour d’autres, parler pour convaincre, apprendre la grammaire pour mieux se faire comprendre.
V.
La démarche pédagogique
Dans le cadre de la nouvelle pédagogie du français, la démarche est essentiellement ternaire :
Phase 1
Phase globale
Laisser l’enfant s’exprimer librement (entretien, texte libre) pour mettre en évidence ses intérêts et ses lacunes langagières. C’est l’approche globale de la langue.
Phase 2
Phase analytique
Combler les lacunes, rectifier les erreurs, acquérir les mécanismes de base. Réfléchir sur un corpus pour saisir les composantes de la langue. Phase opératoire de découverte.
Phase 3
Phase synthétique
Exploiter les notions acquises pour leur réemploi fonctionnel dans un langage plus élaboré. Phase d’intégration des savoirs dans des exercices de recréation.
Conclusion
En attendant le développement des études sur nos langues nationales et leur introduction dans le système éducatif, le français reste pour les jeunes Sénégalais un moyen privilégié d’information, de formation, de communication et d’apprentissage des autres disciplines scolaires.
La problématique de l’enseignement et de l’apprentissage d’une langue tourne autour de l’acquisition d’une compétence langagière, à l’oral, à l’écrit et en lecture. Son apprentissage doit partir d’une situation de communication dans la perspective d’une pédagogie active et fonctionnelle.
Cette nouvelle approche s’inspire de trois sources : la langue maternelle des élèves sénégalais (ne serait-ce qu’à cause des interférences de langue), la didactique du français langue d’enseignement et de formation, et la didactique du français langue étrangère et seconde.
Dans ce milieu scolaire démocratique, l’enfant pourrait acquérir un savoir, un savoir-faire et surtout un savoir-être, témoignages d’une conquête progressive de l’autonomie de l’être humain, finalité de toute éducation véritable.