Espace Inspecteurs · Contribution

Problématique de l’enseignement du français à l’école élémentaire

Par M. Mbeugou DIONGUE, Inspecteur de l’Éducation à la retraite · Juin 2026

Dans quelle langue enseigne-t-on vraiment quand on enseigne le français à un enfant de 7 ans à Kédougou, à Ziguinchor ou à Saint-Louis ? La question n’est pas rhétorique. Elle est au cœur de la pratique de classe de tout enseignant sénégalais. M. Mbeugou DIONGUE, fort de décennies d’inspection et de réflexion de terrain, y apporte une réponse articulée, documentée et concrète. Ce texte fondateur mérite d’être lu, relu et discuté dans chaque école et chaque IEF.

L’équipe du Couloir du Savoir

D

M. Mbeugou DIONGUE

Inspecteur de l’Éducation à la retraite

Contribution

Du fait de son statut fort complexe et de son caractère ambivalent, le français pose problème dès qu’il s’agit de l’enseigner à l’école élémentaire. En effet, le français est au Sénégal la langue officielle, la langue de l’administration, la langue de l’enseignement et de la formation, la langue de la société civile, la principale langue des médias. En somme, le français est au Sénégal la langue de l’autorité et de l’État. Une bonne maîtrise du français favorise, dans une large mesure, la promotion sociale.

Partant, le choix du français comme langue d’enseignement de tout le système éducatif se heurte à des obstacles relevant de facteurs culturels, éducatifs et pédagogiques. Et plus particulièrement en ce qui concerne l’initiation en français à l’école élémentaire se pose cette question : comment, dans une langue européenne, éveiller l’esprit d’enfants sénégalais de 7 ans à 8 ans, favoriser l’épanouissement de leurs potentialités linguistiques, intellectuelles et affectives, dans un environnement socioculturel négro-africain à l’échelle nationale ?

Ces interrogations nous conduisent à tirer toutes les conséquences pédagogiques qu’indiquent la linguistique, la psychologie de l’enfant et les sciences de l’apprentissage. Il s’agit d’une question technique de didactique des langues, liée à un problème de bilinguisme scolaire.

I.

L’enseignement traditionnel du français

Le colonisateur enseignait le français pour mieux asseoir sa politique d’acculturation. Son objectif était aussi de former des interprètes (agents de communication) et des commis d’administration. Un tel enseignement ne favorisait ni le développement de la personnalité de l’individu, ni l’épanouissement de ses potentialités.

Après l’indépendance, il s’agissait de former des cadres pour les besoins du développement. L’expression écrite était privilégiée par rapport à l’expression orale. Le français était enseigné de manière parcellaire (phonétique, lexique, morphologie, syntaxe...) et une rupture était faite entre les différents aspects de la langue et les différentes disciplines. Or le vocabulaire, la grammaire, la conjugaison et l’orthographe sont les différents aspects inséparables d’une langue.

Les nouvelles découvertes de la linguistique et de la psychologie ont fondamentalement bouleversé cet enseignement.

II.

Les apports de la linguistique et de la psychologie

1. Apports de la linguistique

Ferdinand de Saussure, père du structuralisme et de la linguistique moderne, a posé les fondements. Son Cours de linguistique générale (1915) a fortement influencé la didactique du français.

« Toute langue à un moment donné constitue un système intégré de relations. » Ferdinand de Saussure

Trois principes en découlent directement pour l’enseignement :

2. Apports de la psychologie

La psychologie a permis d’identifier les principaux obstacles à la conceptualisation chez l’enfant :

L’égocentrisme : l’enfant ne maîtrise pas les relations qu’il entretient par le geste et le mot avec lui-même ou avec l’autre. Il tend à tout ramener à sa propre perspective.

Le syncrĂ©tisme (Piaget) : « la tendance à tout lier à tout ». L’enfant crée des analogies et des relations de causalité partout, ce qui gêne la compréhension. L’égocentrisme et le syncrĂ©tisme troublent les processus cognitifs et logiques, créent des discordances entre la pensée et le langage, d’où les permutations et les non-sens fréquents chez l’enfant qui commence à acquérir une langue.

III.

Les objectifs renouvelés de l’apprentissage du français

Les objectifs consistent à donner à l’enfant la possibilité d’utiliser toutes ses ressources pour un entretien oral et écrit, et à l’amener à maîtriser la langue en créant des situations motivantes. Une langue est un instrument de communication ayant plusieurs fonctions :

Fonction émotive ou expressive

Manifeste l’attitude du locuteur à l’égard de ce dont il parle. Elle révèle son état affectif : joie, colère, ordre.

Fonction conative ou injonctive

Orientée vers le destinataire que l’on veut inciter à un comportement. Présente dans l’interpellation, l’impératif, le discours, l’affiche.

Fonction métalinguistique

Le langage parle de lui-même. Elle se manifeste chaque fois que les interlocuteurs vérifient qu’ils utilisent bien le même code.

Fonction poétique ou esthétique

Porte sur le message lui-même. La langue devient le lieu d’un jeu de sonorités et d’images : style, poésie, création.

IV.

Les principes méthodologiques

Le maître devra constamment garder en vue cinq principes fondamentaux :

V.

La démarche pédagogique

Dans le cadre de la nouvelle pédagogie du français, la démarche est essentiellement ternaire :

Phase 1

Phase globale

Laisser l’enfant s’exprimer librement (entretien, texte libre) pour mettre en évidence ses intérêts et ses lacunes langagières. C’est l’approche globale de la langue.

Phase 2

Phase analytique

Combler les lacunes, rectifier les erreurs, acquérir les mécanismes de base. Réfléchir sur un corpus pour saisir les composantes de la langue. Phase opératoire de découverte.

Phase 3

Phase synthétique

Exploiter les notions acquises pour leur réemploi fonctionnel dans un langage plus élaboré. Phase d’intégration des savoirs dans des exercices de recréation.

Conclusion

En attendant le développement des études sur nos langues nationales et leur introduction dans le système éducatif, le français reste pour les jeunes Sénégalais un moyen privilégié d’information, de formation, de communication et d’apprentissage des autres disciplines scolaires.

La problématique de l’enseignement et de l’apprentissage d’une langue tourne autour de l’acquisition d’une compétence langagière, à l’oral, à l’écrit et en lecture. Son apprentissage doit partir d’une situation de communication dans la perspective d’une pédagogie active et fonctionnelle.

Cette nouvelle approche s’inspire de trois sources : la langue maternelle des élèves sénégalais (ne serait-ce qu’à cause des interférences de langue), la didactique du français langue d’enseignement et de formation, et la didactique du français langue étrangère et seconde.

Dans ce milieu scolaire démocratique, l’enfant pourrait acquérir un savoir, un savoir-faire et surtout un savoir-être, témoignages d’une conquête progressive de l’autonomie de l’être humain, finalité de toute éducation véritable.

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