Olivier Houdé
Professeur de psychologie du développement, Université Paris Descartes — Sorbonne. Directeur du LaPsyDÉ. Ancien instituteur. Membre de l’Académie des sciences morales et politiques.
Psychologie du développement cognitif (avec Gaëlle Leroux), PUF, 2020 · L’école du cerveau, LGF, 2021 · L’inhibition au service de l’intelligence, PUF, 2020
L’auteur
Qui est Olivier Houdé ?
Olivier Houdé est l’un des psychologues du développement les plus influents de la recherche francophone contemporaine. Son parcours est singulier : instituteur de formation, il est devenu professeur à la Sorbonne et a consacré trente ans à étudier, grains d’IRM à l’appui, comment le cerveau de l’enfant apprend vraiment.
Ses travaux s’inscrivent dans la lignée de Jean Piaget, fondateur de la psychologie du développement cognitif, mais les prolongent et les corrigent à la lumière des neurosciences. Son apport central est une théorie de l’inhibition cognitive : non pas ce que l’enfant doit acquérir pour apprendre, mais ce qu’il doit apprendre à bloquer.
Le point de départ théorique
Ce que Piaget n’avait pas vu
Piaget a construit l’image de l’enfant comme un petit scientifique qui monte les marches du développement cognitif une à une : du stade sensori-moteur au stade des opérations formelles. Pour lui, si l’enfant échoue à une tâche, c’est qu’il n’a pas encore atteint le stade nécessaire. Il lui manque une compétence.
Houdé montre, images du cerveau à l’appui, que ce modèle est incomplet. Dans nombre de situations, l’enfant possède déjà la bonne connaissance. Le problème est qu’une stratégie plus rapide, plus automatique, prend le dessus et l’empêche de l’utiliser. Ce n’est pas un manque de savoir. C’est un problème de contrôle.
Le modèle
Trois systèmes en compétition dans le cerveau
Houdé s’appuie sur les travaux du Prix Nobel Daniel Kahneman qui distingue deux modes de pensée. Il y ajoute un troisième, décisif pour comprendre l’apprentissage :
Système 1
Les heuristiques
Stratégies intuitives, rapides, automatiques. Très efficaces dans la vie courante. Mais sources d’erreurs systématiques quand le contexte change ou quand elles s’activent hors de leur domaine de validité.
Système 2
La logique
Raisonnement lent, délibéré, algorithmique. Fiable, mais coûteux en énergie cognitive. L’enfant y accède moins spontanément parce qu’il demande un effort conscient.
Système 3
L’inhibition
La capacité à bloquer le système 1 quand il est trompeur, pour laisser le système 2 travailler. C’est la compétence-clé du développement cognitif selon Houdé. Elle se situe dans le cortex préfrontal.
L’exemple des jetons : Piaget revisité
Dans la tâche classique de Piaget, on présente à l’enfant deux rangées de jetons en nombre égal. On écarte les jetons d’une rangée. L’enfant de cinq ans dit qu’il y en a maintenant « plus » parce que la rangée est plus longue.
Piaget en concluait que l’enfant n’a pas encore acquis la conservation du nombre. Houdé montre, avec l’IRM, que l’enfant possède déjà la notion de nombre. Mais il ne parvient pas à inhiber l’heuristique automatique « longueur = quantité » que le dispositif expérimental active. Ce n’est pas un manque de connaissance. C’est un déficit de contrôle inhibiteur.
La découverte centrale
L’inhibition est une compétence qui se travaille
Ce qui rend la théorie de Houdé particulièrement précieuse pour l’éducation, c’est que l’inhibition n’est pas une capacité innée et fixée. Elle se développe, se renforce, s’entraîne. Le cortex préfrontal, siège du contrôle inhibiteur, est l’une des régions du cerveau qui mûrit le plus tardivement, bien au-delà de l’enfance.
Cela signifie que l’enseignant a un rôle direct à jouer dans le développement de cette compétence. Apprendre à l’enfant à reconnaître ses automatismes trompeurs, à marquer une pause avant de répondre, à vérifier si la stratégie spontanée est vraiment adéquate à la situation : autant de gestes pédagogiques qui entraînent directement le système 3.
Houdé souligne également que les adultes eux-mêmes restent vulnérables aux heuristiques trompeuses. Raisonner correctement n’est pas naturel. C’est une conquista permanente contre ses propres automatismes.
Implications pédagogiques
Ce que cette théorie change pour l’enseignant et l’inspecteur
- 💡 Relire les erreurs différemment. Une erreur n’indique pas nécessairement que l’élève « ne sait pas ». Elle peut indiquer qu’une heuristique automatique a pris le dessus sur une connaissance pourtant disponible. Identifier laquelle est la première étape d’une remédiation efficace.
- ✋ Entraîner la pause réflexive. Avant de répondre, l’élève doit apprendre à s’arrêter, à reformuler la question, à identifier les pièges possibles. Ce geste mental s’apprend et se renforce par la pratique répétée.
- 📚 Varier systématiquement les présentations. Un élève qui réussit toujours dans le même format peut n’avoir automatisé qu’une procédure superficielle. Changer le support, la disposition, l’habillage du problème oblige le cerveau à inhiber l’automatisme et à activer la vraie connaissance.
- 🧠 Ne pas confondre vitesse et maîtrise. La rapidité de réponse est souvent le signe d’une heuristique active, pas d’une compréhension profonde. Valoriser la lenteur réflexive et le doute productif est une stratégie pédagogique validée par la neuroscience.
- 👥 L’enseignant lui-même est concerné. Les biais cognitifs de l’enseignant, croyances figées sur les capacités de ses élèves, réflexes pédagogiques non questionés, sont aussi des heuristiques. Se développer professionnellement, c’est aussi apprendre à inhiber ses propres automatismes de pensée et d’action.
Résonance avec nos cadres
Houdé et la Stivation : un éclairage neuroscientifique
La Stivation (STImulation-moVATION-interACTION) place l’interaction périphérique au cœur de la motivation andragogique. La théorie de Houdé apporte un éclairage neuroscientifique complémentaire : l’interaction entre pairs, quand elle est bien encadrée, crée précisément les conditions pour que le système inhibiteur de chaque participant se sollicite. Voir un collègue proposer une autre approche oblige à inhiber son propre automatisme pour considérer une alternative. C’est exactement ce que le CREAQ organise lors de ses séances de régulation.
De même, la Triade Dynamique Intersubjective (TDI) de MBM, fondée sur la relation formateur-formé-environnement, trouve dans l’inhibition cognitive un mécanisme explicatif : la qualité de l’interaction pédagogique dépend pour une part de la capacité de chaque acteur à suspendre son jugement automatique pour s’ouvrir à la dynamique de l’échange.