Lu pour vous · Juin 2026

« Se développer, c’est apprendre à inhiber »

Olivier Houdé — Psychologie du développement cognitif, PUF, 2020

Psychologie · Neurosciences · Apprentissage
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Olivier Houdé

Professeur de psychologie du développement, Université Paris Descartes — Sorbonne. Directeur du LaPsyDÉ. Ancien instituteur. Membre de l’Académie des sciences morales et politiques.

Psychologie du développement cognitif (avec Gaëlle Leroux), PUF, 2020 · L’école du cerveau, LGF, 2021 · L’inhibition au service de l’intelligence, PUF, 2020

Qui est Olivier Houdé ?

Olivier Houdé est l’un des psychologues du développement les plus influents de la recherche francophone contemporaine. Son parcours est singulier : instituteur de formation, il est devenu professeur à la Sorbonne et a consacré trente ans à étudier, grains d’IRM à l’appui, comment le cerveau de l’enfant apprend vraiment.

Ses travaux s’inscrivent dans la lignée de Jean Piaget, fondateur de la psychologie du développement cognitif, mais les prolongent et les corrigent à la lumière des neurosciences. Son apport central est une théorie de l’inhibition cognitive : non pas ce que l’enfant doit acquérir pour apprendre, mais ce qu’il doit apprendre à bloquer.

Ce que Piaget n’avait pas vu

Piaget a construit l’image de l’enfant comme un petit scientifique qui monte les marches du développement cognitif une à une : du stade sensori-moteur au stade des opérations formelles. Pour lui, si l’enfant échoue à une tâche, c’est qu’il n’a pas encore atteint le stade nécessaire. Il lui manque une compétence.

Houdé montre, images du cerveau à l’appui, que ce modèle est incomplet. Dans nombre de situations, l’enfant possède déjà la bonne connaissance. Le problème est qu’une stratégie plus rapide, plus automatique, prend le dessus et l’empêche de l’utiliser. Ce n’est pas un manque de savoir. C’est un problème de contrôle.

« Se développer, c’est non seulement construire et activer des stratégies cognitives nouvelles, mais c’est aussi apprendre à inhiber des stratégies qui entrent en compétition dans le cerveau. » Olivier Houdé, Psychologie du développement cognitif, PUF, 2020

Trois systèmes en compétition dans le cerveau

Houdé s’appuie sur les travaux du Prix Nobel Daniel Kahneman qui distingue deux modes de pensée. Il y ajoute un troisième, décisif pour comprendre l’apprentissage :

Système 1

Les heuristiques

Stratégies intuitives, rapides, automatiques. Très efficaces dans la vie courante. Mais sources d’erreurs systématiques quand le contexte change ou quand elles s’activent hors de leur domaine de validité.

Système 2

La logique

Raisonnement lent, délibéré, algorithmique. Fiable, mais coûteux en énergie cognitive. L’enfant y accède moins spontanément parce qu’il demande un effort conscient.

Système 3

L’inhibition

La capacité à bloquer le système 1 quand il est trompeur, pour laisser le système 2 travailler. C’est la compétence-clé du développement cognitif selon Houdé. Elle se situe dans le cortex préfrontal.

L’exemple des jetons : Piaget revisité

Dans la tâche classique de Piaget, on présente à l’enfant deux rangées de jetons en nombre égal. On écarte les jetons d’une rangée. L’enfant de cinq ans dit qu’il y en a maintenant « plus » parce que la rangée est plus longue.

Piaget en concluait que l’enfant n’a pas encore acquis la conservation du nombre. Houdé montre, avec l’IRM, que l’enfant possède déjà la notion de nombre. Mais il ne parvient pas à inhiber l’heuristique automatique « longueur = quantité » que le dispositif expérimental active. Ce n’est pas un manque de connaissance. C’est un déficit de contrôle inhibiteur.

L’inhibition est une compétence qui se travaille

Ce qui rend la théorie de Houdé particulièrement précieuse pour l’éducation, c’est que l’inhibition n’est pas une capacité innée et fixée. Elle se développe, se renforce, s’entraîne. Le cortex préfrontal, siège du contrôle inhibiteur, est l’une des régions du cerveau qui mûrit le plus tardivement, bien au-delà de l’enfance.

Cela signifie que l’enseignant a un rôle direct à jouer dans le développement de cette compétence. Apprendre à l’enfant à reconnaître ses automatismes trompeurs, à marquer une pause avant de répondre, à vérifier si la stratégie spontanée est vraiment adéquate à la situation : autant de gestes pédagogiques qui entraînent directement le système 3.

Houdé souligne également que les adultes eux-mêmes restent vulnérables aux heuristiques trompeuses. Raisonner correctement n’est pas naturel. C’est une conquista permanente contre ses propres automatismes.

Ce que cette théorie change pour l’enseignant et l’inspecteur

Houdé et la Stivation : un éclairage neuroscientifique

La Stivation (STImulation-moVATION-interACTION) place l’interaction périphérique au cœur de la motivation andragogique. La théorie de Houdé apporte un éclairage neuroscientifique complémentaire : l’interaction entre pairs, quand elle est bien encadrée, crée précisément les conditions pour que le système inhibiteur de chaque participant se sollicite. Voir un collègue proposer une autre approche oblige à inhiber son propre automatisme pour considérer une alternative. C’est exactement ce que le CREAQ organise lors de ses séances de régulation.

De même, la Triade Dynamique Intersubjective (TDI) de MBM, fondée sur la relation formateur-formé-environnement, trouve dans l’inhibition cognitive un mécanisme explicatif : la qualité de l’interaction pédagogique dépend pour une part de la capacité de chaque acteur à suspendre son jugement automatique pour s’ouvrir à la dynamique de l’échange.

Nous recommandons vivement la lecture de cet ouvrage. Accessible, illustré de schémas clairs, ancré à la fois dans la recherche et dans la classe. Houdé écrit pour les praticiens autant que pour les chercheurs. Son parcours d’ancien instituteur se sent dans chaque page : il sait ce que c’est de tenir une classe, et il sait ce que la recherche peut apporter concrètement au maître qui cherche à comprendre pourquoi ses élèves se trompent.
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