Une question que les visites de classe et les résultats des élèves finissent toujours par poser.
La question peut sembler paradoxale dans un système où l'absentéisme enseignant reste une préoccupation réelle. Mais il faut avoir le courage de la poser : être présent en classe ne signifie pas nécessairement que les élèves apprennent. Ce sont deux réalités distinctes. Et c'est précisément ce que cet article explore, sans concession pour personne.
Soyons nets d'emblée : cet article ne donne aucun argument à qui chercherait à justifier l'absence. L'enseignant absent supprime toute possibilité d'apprentissage. Celui qui est présent mais inefficace la compromet lentement. La présence en classe est le plancher de la responsabilité professionnelle, pas son plafond.
La distinction entre présence et efficacité ne saurait servir d'argument pour minimiser l'absentéisme. Un enseignant qui argue que « même présent, certains collègues n'enseignent pas vraiment » pour relativiser ses propres absences commet une double faute.
Sans présence, aucune efficacité n'est possible. C'est la condition absolue. Ce que cet article interroge, c'est ce qui se construit au-delà de cette condition.
Le psychologue américain John B. Carroll a posé, en 1963, une équation simple mais décisive : le degré d'apprentissage d'un élève dépend non pas du temps que l'institution lui accorde, mais du rapport entre le temps qu'il consacre réellement à la tâche et le temps dont il aurait besoin pour apprendre.
« Le degré d'apprentissage est une fonction du rapport entre le temps réellement utilisé pour apprendre et le temps nécessaire à cet apprentissage. »
Carroll, J.B. (1963). A model of school learning. Teachers College Record, 64, 723-733.Carroll distingue trois niveaux : le temps prévu par l'emploi du temps, le temps que l'enseignant consacre réellement à enseigner, et le temps que l'élève consacre réellement à apprendre. Dans nos écoles, ces trois niveaux ne coïncident presque jamais. C'est dans cet écart que résident les pertes les plus significatives pour la réussite des élèves.
David C. Berliner a affiné ce modèle en introduisant le concept d'Academic Learning Time : le temps pendant lequel les élèves sont activement engagés dans des tâches pertinentes, à un niveau adapté, avec un taux de réussite suffisant pour que l'apprentissage se produise réellement. Ce n'est pas le temps pendant lequel l'enseignant parle. C'est le temps pendant lequel les élèves apprennent vraiment.
« L'Academic Learning Time est le temps pendant lequel un élève est engagé dans une tâche académique avec un niveau de difficulté adapté et un taux de succès élevé. »
Berliner, D.C. (1979). Tempus educare. In P.L. Peterson & H.J. Walberg (Eds.), Research on teaching. McCutchan.Ses observations ont montré que dans de nombreuses classes, le temps d'apprentissage effectif ne représentait qu'une fraction du temps alloué. Des élèves pouvaient passer une heure en classe pour n'avoir eu que vingt minutes d'engagement cognitif réel. Ce constat, formulé aux États-Unis en 1979, résonne avec force dans nos salles de classe aujourd'hui.
Dans nos écoles sénégalaises, les pertes de temps en début et en fin de séance d'apprentissage sont les plus fréquentes. L'installation des élèves, la vérification des présences, la distribution de matériel absorbent régulièrement entre cinq et quinze minutes. En fin de séance, la préparation du départ réduit encore le temps utile. Sur une séance de quarante-cinq minutes, il peut ne rester que vingt-cinq à trente minutes d'enseignement réel.
Les interruptions non maîtrisées aggravent cette situation : un message apporté par un élève, un collègue qui frappe à la porte, un incident dans la cour. De même, les tâches de nature administrative accomplies en classe, collecte de contributions, transmission de circulaires, représentent un volume significatif de temps soustrait aux élèves. Aucune fiche d'absence, aucun retard signalé : le quantum horaire est formellement respecté. Mais le temps d'apprentissage, lui, a été amputé.
Enfin, et c'est la cause la plus délicate à nommer : un enseignant peut occuper toute la durée prévue par un exposé magistral continu, sans questionnement, sans tâche confiée aux élèves, sans vérification de la compréhension. Il est présent, il parle, le temps s'écoule. Mais les élèves ne sont pas en situation d'apprentissage actif au sens de Berliner. La séance a eu lieu. L'apprentissage, peut-être pas.
Dans nos IEF, c'est souvent lors d'une visite de classe que la réalité du temps d'apprentissage effectif se révèle. L'encadreur qui entre dans une salle à 8h20 et constate que la séance d'apprentissage n'a pas encore réellement commencé, ou que les élèves copient en silence depuis trente minutes sans aucune interaction pédagogique, tient en main la preuve de cet écart entre présence et enseignement effectif.
L'autre révélateur est plus tardif mais tout aussi irréfutable : les résultats des élèves aux évaluations. Un enseignant qui ne s'est quasiment jamais absenté, dont les cahiers de textes sont remplis, mais dont les élèves échouent massivement : c'est le signe que quelque chose s'est passé dans cette classe que les fiches de présence et d'absence ne peuvent pas dire. Le quantum horaire était là. L'apprentissage, lui, ne l'était pas.
La réorganisation du CFEE et la logique d'admission en Sixième placent la question du temps d'apprentissage effectif au centre des enjeux de qualité. Ces réformes ne peuvent produire les effets attendus si le temps de la séance d'apprentissage continue d'être consommé par des pratiques non interrogées. Il ne suffit pas que les enseignants soient présents. Il faut que chaque séance d'apprentissage soit conduite avec une intention pédagogique claire et productive.
Face à cette réalité, la réponse ne peut se limiter à vérifier les fiches de présence et d'absence ou à contrôler le quantum horaire. Elle doit intégrer une démarche d'accompagnement qui touche l'enseignant dans trois dimensions à la fois : la dimension pédagogique, la dimension de la morale professionnelle, et celle de la déontologie du métier.
Le Cadre de Réflexion et d'Encadrement pour un Apprentissage de Qualité (CREAQ), développé depuis 2015 dans les IEF de Tivaouane, Saraya et Kédougou, est précisément ce cadre d'interaction. Après une visite de classe ou à l'analyse de résultats, l'encadreur engage avec l'enseignant une conversation structurée autour de trois questions fondamentales :
Sur la pédagogie : les élèves ont-ils été en situation d'apprentissage actif pendant la séance ? Quelles traces concrètes peut-on observer dans leurs cahiers ?
Sur la morale professionnelle : l'enseignant est-il conscient de l'écart entre le temps alloué et le temps réellement consacré aux apprentissages ?
Sur la déontologie : les élèves reçoivent-ils le quantum d'enseignement auquel ils ont droit ? Les familles peuvent-elles faire confiance à ce qui se passe dans la classe ?
Un enseignant qui laisse s'installer des routines d'inertie dans sa classe ne commet pas seulement une erreur pédagogique. Il manque à sa morale professionnelle et à sa déontologie. Nommer cela avec précision et bienveillance, c'est le travail de l'encadreur formé à la démarche du CREAQ. Non pour sanctionner, mais pour montrer à l'enseignant, depuis l'extérieur, ce qu'il ne peut pas toujours voir seul.
Être présent en classe est le premier devoir de l'enseignant. Sans présence, rien n'est possible. Mais la présence seule ne suffit pas. Entre la fiche de présence et le cahier de l'élève, entre le temps alloué et le temps réellement appris, il y a un espace que seule la qualité de la séance d'apprentissage peut combler.
Cet espace, les visites de classe le rendent visible et les évaluations le mesurent. Le CREAQ, entre les mains de l'encadreur, permet de le travailler avec l'enseignant : dans la rigueur, dans la bienveillance, et dans le respect de toutes les dimensions de la responsabilité professionnelle.
Ce que nos élèves attendent de nous, ce n'est pas seulement que nous soyons là. C'est que, lorsque nous sommes là, chaque minute de la séance d'apprentissage soit vraiment pour eux.
MBM · Le Couloir du Savoir
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