Dans une école à cycle incomplet du département de Kédougou, un enseignant fait face à sa classe. Dans la même salle, des élèves de deux cours différents. Des niveaux différents, des rythmes différents, des besoins différents. Il adapte, il différencie, il jongle. Il ne se plaint pas. C'est son quotidien depuis des années. C'est le quotidien de 168 classes multigrades dans notre région, soit 6 971 élèves répartis dans 567 salles.
C'est depuis ce terrain-là que je lis la suppression du concours d'entrée en classe de sixième. Non pas comme une décision tombée d'en haut, mais comme une réforme que le terrain appelait depuis longtemps, et pour laquelle certains territoires sont, sans le savoir, déjà préparés.
Une réforme juridiquement fondée
On a beaucoup parlé de la suppression du concours comme d'une décision précipitée. Les chiffres et les textes disent autre chose.
La loi n° 2004-37 du 15 décembre 2004, qui modifie la loi d'orientation n° 91-22 du 16 février 1991, est formelle : la scolarité est obligatoire pour tous les enfants de 6 à 16 ans. L'État a l'obligation de les maintenir dans le système scolaire. Cette disposition a vingt ans. Le concours d'entrée en sixième, lui, contredisait chaque année cette obligation en excluant des dizaines de milliers d'élèves du cycle moyen.
La réforme ne crée pas une rupture. Elle met fin à une incohérence.
Les statistiques produites par la DEXCO révèlent une tendance lourde que beaucoup n'ont pas vue : le concours était déjà en train de se vider de sa substance. La réforme entérine une réalité que le terrain avait précédée.
Une réforme préparée, pas improvisée
L'argument le plus souvent avancé contre la réforme est l'absence de mesures d'accompagnement. La note de cadrage élaborée par la DEXCO à l'issue des travaux tenus du 6 janvier au 1er février 2026 apporte des réponses concrètes à cette inquiétude légitime.
Sur le plan des infrastructures d'abord : les programmes PRORAP et PURAPp permettront de livrer 1 735 salles de classe et 955 blocs d'hygiène d'ici octobre 2026. Or le besoin théorique lié à l'afflux des 40 000 élèves supplémentaires est estimé à 715 salles. L'offre dépasse la demande. La question des capacités d'accueil, pour l'année scolaire 2026-2027, ne se pose donc pas dans les termes alarmants que certains évoquent.
Sur le plan pédagogique ensuite, la note est claire : là où le concours jouait un rôle de filtre, la pédagogie devient désormais l'outil central de régulation. Elle prescrit la pédagogie différenciée, la pédagogie de la réussite, la pédagogie coopérative, l'évaluation formative et la remédiation ciblée. Ce changement de posture est profond. Il mérite qu'on s'y attarde.
Kédougou, un territoire précurseur sans le savoir
C'est ici que les données de notre propre territoire prennent tout leur sens.
Ces classes existent parce que les enseignants manquent, parce que les effectifs dans le milieu rural sont faibles, parce que les écoles à cycle incomplet sont nombreuses sur un territoire aussi vaste et aussi accidenté. Mais elles ont produit quelque chose que l'on mesure mal depuis les bureaux : elles ont formé des enseignants capables de gérer l'hétérogénéité au quotidien.
Un enseignant qui a travaillé pendant des années avec des élèves de deux cours réunis dans la même salle sait différencier. Il sait adapter une même séquence à des niveaux différents. Il sait identifier les élèves en difficulté et trouver des solutions dans les contraintes de la classe. Ce que la réforme demande à l'école sénégalaise comme évolution pédagogique, les enseignants de Kédougou le pratiquent par nécessité depuis des années.
La réforme prescrit la pédagogie différenciée. Kédougou la vit.
La réforme demande de gérer l'hétérogénéité dans les classes de sixième. Kédougou gère l'hétérogénéité dans 567 salles de l'élémentaire.
La réforme appelle à une culture de la remédiation. Les enseignants de classes multigrades n'ont jamais cessé de remédier, faute de pouvoir faire autrement.
Notre territoire n'est pas le plus vulnérable face à cette réforme. Il est, à bien des égards, l'un des mieux armés pour l'accompagner.
Le CREAQ, un outil déjà en place
La réforme ne réussira pas sans un encadrement pédagogique de proximité. La note de cadrage le reconnaît explicitement : elle place les IEF au coeur du dispositif de mise en oeuvre, de l'état des lieux à la remédiation, en passant par le suivi des affectations.
C'est précisément ce que le CREAQ (Cadre de Réflexion et d'Encadrement pour un Apprentissage de Qualité) organise depuis 2015 dans nos circonscriptions. Des cercles d'enseignants-relais, formés et encadrés par l'inspecteur, qui accompagnent leurs pairs, partagent les outils, identifient les difficultés et les font remonter. Une formation continue décomplexée, adaptée au terrain, qui fonctionne sans moyens exceptionnels.
La réforme demande de mettre en place un dispositif d'accompagnement des élèves, avec des progressions harmonisées, des évaluations à épreuves standardisées et un dispositif de remédiation ciblée. Le CREAQ est ce dispositif. Pas en théorie. En pratique, depuis dix ans.
Les conditions de la réussite
Soutenir la réforme ne signifie pas nier ses exigences. Trois conditions semblent déterminantes pour sa réussite sur le terrain.
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1Le renforcement en personnel enseignant. La hausse des classes multigrades à Kédougou (de 137 à 168 en trois ans) révèle un déficit réel. Si des classes de sixième supplémentaires accueillent des élèves sans enseignants supplémentaires, la réforme sera fragilisée dès la rentrée 2026. La note de cadrage prévoit ce renforcement. Il faut que la promesse devienne réalité.
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2La formation des acteurs. La pédagogie de la réussite, l'évaluation formative, la remédiation ciblée : ce ne sont pas des pratiques spontanées. Elles s'apprennent. Le renforcement de capacités des inspecteurs et des enseignants, inscrit dans la feuille de route, doit être effectif et territorialisé, pas seulement national.
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3La territorialisation des réponses. Kédougou n'est pas Dakar. Thiès n'est pas Matam. Chaque IEF doit pouvoir adapter le dispositif à ses réalités propres. C'est cette marge d'initiative locale qui permettra à la réforme de vivre vraiment.