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De la sélection à la continuité :
un tournant historique pour l'école sénégalaise

MBM · Le Couloir du Savoir Publié le Lecture : 5 min

Dans une école à cycle incomplet du département de Kédougou, un enseignant fait face à sa classe. Dans la même salle, des élèves de deux cours différents. Des niveaux différents, des rythmes différents, des besoins différents. Il adapte, il différencie, il jongle. Il ne se plaint pas. Tel est son quotidien depuis des années, comme celui de 168 classes multigrades dans notre région, soit 6 971 élèves répartis dans 567 salles.

La suppression du concours d'entrée en sixième

met une pratique en conformité avec une loi vieille de vingt ans, sans précipitation ni abandon de l'exigence. Et certains territoires, comme Kédougou, sont déjà, sans le savoir, préparés à relever ce défi.

Je lis depuis ce terrain la suppression du concours d'entrée en classe de sixième. Non pas comme une décision tombée d'en haut, mais comme une réforme que le terrain appelait depuis longtemps, et pour laquelle certains territoires sont, sans le savoir, déjà préparés.

Une réforme juridiquement fondée

On a beaucoup parlé de la suppression du concours comme d'une décision précipitée. Les chiffres et les textes disent autre chose.

La loi n° 2004-37 du 15 décembre 2004, qui modifie la loi d'orientation n° 91-22 du 16 février 1991, est formelle : la scolarité est obligatoire pour tous les enfants de 6 à 16 ans. L'État a l'obligation de les maintenir dans le système scolaire. Cette disposition a vingt ans. Le concours d'entrée en sixième, lui, contredisait chaque année cette obligation en excluant des dizaines de milliers d'élèves du cycle moyen.

La réforme ne crée pas une rupture. Elle met fin à une incohérence.

55 259
Élèves non orientés en 2023
43 619
Élèves non orientés en 2024
34 879
Élèves non orientés en 2025
10 000
Baisse par an en moyenne

Les statistiques produites par la DEXCO révèlent une tendance lourde que beaucoup n'ont pas vue : le concours était déjà en train de se vider de sa substance. La réforme entérine une réalité que le terrain avait précédée.

Une réforme préparée, pas improvisée

L'argument le plus souvent avancé contre la réforme est l'absence de mesures d'accompagnement. La note de cadrage élaborée par la DEXCO à l'issue des travaux tenus du 6 janvier au 1er février 2026 apporte des réponses concrètes à cette inquiétude légitime.

Sur le plan des infrastructures d'abord : les programmes PRORAP et PURAPp permettront de livrer 1 735 salles de classe et 955 blocs d'hygiène d'ici octobre 2026. Or le besoin théorique lié à l'afflux des 40 000 élèves supplémentaires est estimé à 715 salles. L'offre dépasse la demande. La question des capacités d'accueil, pour l'année scolaire 2026-2027, ne se pose donc pas dans les termes alarmants que certains évoquent.

Sur le plan pédagogique ensuite, la note est claire : là où le concours jouait un rôle de filtre, la pédagogie devient désormais l'outil central de régulation. Elle prescrit la pédagogie différenciée, la pédagogie de la réussite, la pédagogie coopérative, l'évaluation formative et la remédiation ciblée. Ce changement de posture est profond. Il mérite qu'on s'y attarde.

Kédougou, un territoire précurseur sans le savoir

Les données de notre propre territoire prennent ici tout leur sens.

168
Classes multigrades en 2024/2025
6 971
Élèves concernés
567
Salles de classe
+22,6 %
Hausse en trois ans

Ces classes existent parce que les enseignants manquent, parce que les effectifs dans le milieu rural sont faibles, parce que les écoles à cycle incomplet sont nombreuses sur un territoire aussi vaste et aussi accidenté. Mais elles ont produit quelque chose que l'on mesure mal depuis les bureaux : elles ont formé des enseignants capables de gérer l'hétérogénéité au quotidien.

Un enseignant qui a travaillé pendant des années avec des élèves de deux cours réunis dans la même salle sait différencier. Il sait adapter une même séquence à des niveaux différents. Il sait identifier les élèves en difficulté et trouver des solutions dans les contraintes de la classe. Les enseignants de Kédougou pratiquent par nécessité, depuis des années, l'évolution pédagogique que la réforme demande à l'école sénégalaise.

Kédougou en trois parallèles

La réforme prescrit la pédagogie différenciée. Kédougou la vit.

La réforme demande de gérer l'hétérogénéité dans les classes de sixième. Kédougou gère l'hétérogénéité dans 567 salles de l'élémentaire.

La réforme appelle à une culture de la remédiation. Les enseignants de classes multigrades n'ont jamais cessé de remédier, faute de pouvoir faire autrement.

Loin d'être le plus vulnérable face à cette réforme, notre territoire est, à bien des égards, l'un des mieux armés pour l'accompagner.

Le CREAQ, un outil déjà en place

La réforme ne réussira pas sans un encadrement pédagogique de proximité. La note de cadrage le reconnaît explicitement : elle place les IEF au coeur du dispositif de mise en oeuvre, de l'état des lieux à la remédiation, en passant par le suivi des affectations.

Le CREAQ (Cadre de Réflexion et d'Encadrement pour un Apprentissage de Qualité) organise justement ce travail depuis 2015 dans nos circonscriptions. Des cercles d'enseignants-relais, formés et encadrés par l'inspecteur, qui accompagnent leurs pairs, partagent les outils, identifient les difficultés et les font remonter. Une formation continue décomplexée, adaptée au terrain, qui fonctionne sans moyens exceptionnels.

La réforme demande de mettre en place un dispositif d'accompagnement des élèves, avec des progressions harmonisées, des évaluations à épreuves standardisées et un dispositif de remédiation ciblée. Le CREAQ est ce dispositif. Pas en théorie. En pratique, depuis dix ans.

Les conditions de la réussite

Soutenir la réforme ne signifie pas nier ses exigences. Trois conditions semblent déterminantes pour sa réussite sur le terrain.

Ni cadeau ni abandon, la suppression du concours d'entrée en sixième relève d'un choix républicain : faire de l'accès au cycle moyen un droit effectif, garanti par l'État, et non une opportunité réservée à ceux qui franchissent un filtre.

Ce choix est juridiquement fondé, statistiquement étayé et pédagogiquement assumé. Il sera difficile à mettre en oeuvre, comme toute réforme d'envergure. Mais les outils existent. Les acteurs sont là. Et certains territoires, comme le nôtre, ont déjà, dans leur quotidien contraint, construit les réflexes pédagogiques que la réforme appelle.

Il ne reste qu'à les reconnaître, les nommer et les généraliser.

La suite de cette réflexion, tournée vers l'accompagnement collectif à construire, se poursuit dans « Sixième sans concours : le chantier qui commence maintenant ».

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