Un directeur d'école qui ne comprend pas les réformes qu'il est censé porter reste sur le bord du chemin pendant que ses enseignants avancent à tâtons. Il administre, il signe, il transmet des circulaires, mais il n'entraîne personne. Le MOHEBS exige autre chose : un pilote qui comprend où il va, pourquoi il y va, et qui emmène son équipe avec lui. L'école sénégalaise le mérite.
Le MOHEBS compte dix composantes dont la première est le pilotage institutionnel. Or le premier pilote institutionnel dans une école, c'est le directeur, et cette responsabilité n'est pas un détail de texte : elle est concrète, quotidienne et irremplaçable.
Ce que le directeur est censé faire que personne ne lui a dit clairement
Dans la logique du MOHEBS, le directeur d'école n'est pas un administrateur qui gère les absences et signe les cahiers de textes. Il est le garant de la cohérence pédagogique dans son établissement, ce qu'on appelle le leadership pédagogique.
Le leadership pédagogique se traduit concrètement par l'observation de séances de classe, l'animation de réunions de conseil des maîtres pour donner du sens aux réformes, la vérification que les supports MOHEBS sont disponibles, utilisés et compris, et la disponibilité envers l'enseignant qui doute, qui hésite ou qui applique mal.
La question n'est donc pas de savoir si le directeur doit s'impliquer dans le MOHEBS. La question est de savoir comment il s'y implique, avec quels outils et avec quelle clarté sur ce qu'on attend de lui.Le directeur entre deux feux : l'administratif et le pédagogique
Le directeur d'école sénégalais consacre l'essentiel de son temps aux registres, aux statistiques, aux réunions de CGE, aux rapports à l'IEF, aux absences des enseignants et aux inscriptions. Ces tâches sont légitimes et nécessaires, personne ne le conteste.
Mais quand reste-t-il du temps pour observer une séance de lecture bilingue ? Pour animer un conseil des maîtres sur la progression en wolof au CP ? Pour vérifier que le transfert vers le français se fait au bon moment et de la bonne façon ?
Un directeur absorbé par l'administratif laisse ses enseignants seuls face aux réformes. Et un enseignant seul face à une réforme qu'il ne comprend pas finit par ne plus l'appliquer.
Ce n'est pas une question de volonté, c'est une question de cadre de travail. Le directeur a besoin qu'on lui dise clairement ce qu'on attend de lui sur le MOHEBS, qu'on lui fournisse des outils simples pour exercer sa supervision pédagogique et qu'on lui protège du temps pour aller dans les classes.
C'est précisément là qu'intervient l'Inspecteur Chef de District. Il est le premier recours du directeur, celui qui assure l'encadrement de proximité au niveau du district. Il ne se contente pas d'attendre les remontées. Il visite régulièrement les écoles de son district, observe les pratiques, échange avec les directeurs, anime les regroupements pédagogiques de district qui permettent aux directeurs de partager leurs expériences et de mutualiser leurs solutions. Un directeur soutenu par un Chef de District présent et actif n'est plus seul face à la réforme. Il dispose d'un interlocuteur qui connaît ses réalités de terrain et qui traduit les orientations de l'IEF en appui concret et régulier.
Trois rôles concrets que le directeur peut assumer dès maintenant
La bonne nouvelle est que le directeur n'a pas besoin d'une formation de deux ans pour commencer à piloter le MOHEBS dans son école. Trois rôles simples, réalistes et accessibles peuvent être assumés immédiatement.
- Animateur de la vie pédagogique interne de l'école. Le conseil des maîtres est souvent réduit à une réunion administrative. Le directeur peut le transformer en véritable espace de partage pédagogique. Mieux encore, il peut structurer une Cellule d'Animation Pédagogique Interne (CAPI) dans son établissement. Une fois par mois, une question simple : comment la progression en langue nationale se passe-t-elle dans chaque classe ? Qu'est-ce qui fonctionne ? Qu'est-ce qui résiste ? Ces échanges entre enseignants de la même école ont une valeur de formation que nulle session externe ne peut remplacer. L'enseignant le plus avancé dans l'application du MOHEBS devient naturellement ressource pour ses pairs. C'est de l'encadrement par les pairs, organisé de l'intérieur, sans coût supplémentaire, ancré dans la réalité quotidienne de l'école.
- Observateur bienveillant des séances de lecture bilingue. Observer ne signifie pas évaluer : cela signifie être présent, voir et comprendre. Un directeur qui passe dix minutes dans une classe de CI pendant la séance de langue nationale en apprend plus sur l'application réelle du MOHEBS que n'importe quel rapport écrit, et l'enseignant se sent accompagné plutôt que contrôlé.
- Lien entre l'IEF et les enseignants. Le directeur est le premier relais des Inspections de l'Éducation et de la Formation : il reçoit les orientations, les traduit et les adapte à la réalité de son école. C'est lui qui sait si ses enseignants ont reçu les supports MOHEBS et si la formation a été comprise ou simplement subie. Remonter cette information à l'IEF, c'est déjà piloter. Dans ce relais, l'Inspecteur Chef de District joue un rôle décisif : il est le maillon entre l'IEF et le directeur, celui qui transforme les circulaires en accompagnement vivant, qui visite, qui écoute et qui ajuste.
Le directeur qui pilote : ce que ça change dans l'école
Un directeur qui s'implique vraiment dans la mise en œuvre du MOHEBS transforme le climat pédagogique de son école. Ses enseignants ne reçoivent plus la réforme comme une contrainte venue d'en haut : ils la vivent comme un projet commun, porté par quelqu'un qui croit en ce qu'il fait et qui est capable de l'expliquer, de le défendre et de l'adapter aux réalités de leur classe.
Ce changement de posture n'est pas abstrait. Il se mesure dans les faits : les enseignants posent plus de questions sur le MOHEBS lors des conseils des maîtres, les séances de langue nationale sont mieux préparées, les élèves progressent plus vite dans le transfert vers le français. Ce n'est pas une promesse théorique. C'est ce que le terrain montre, école par école, quand le directeur assume pleinement son rôle pédagogique.
Le MOHEBS est déployé dans 13 régions éducatives et concerne des milliers de classes. Mais dans chaque classe, il y a un enseignant, et derrière chaque enseignant, il y a un directeur. Si le directeur comprend le MOHEBS, l'enseignant a une chance de l'appliquer correctement. Si le directeur l'ignore ou le subit, l'enseignant est seul. Et quand l'enseignant est seul, c'est l'élève qui paie le prix.
Former les directeurs au leadership pédagogique n'est pas un luxe. C'est une condition de réussite de la réforme, et les Inspections de l'Éducation et de la Formation ont ici un rôle d'accompagnement décisif à jouer.
Repères pratiques pour le directeur qui veut agir
- Lire et comprendre les fondamentaux du MOHEBS. Ses dix composantes, sa logique de progression et ses objectifs par cycle constituent un socle dont la lecture prend deux heures et change durablement la posture du directeur face à la réforme.
- Faire l'inventaire des supports disponibles dans l'école. Quels manuels MOHEBS sont présents ? Dans quelles langues ? Pour quelles classes ? Cette cartographie simple permet de planifier les besoins et d'organiser l'utilisation.
- Identifier les enseignants formés et ceux qui ne l'ont pas encore été. Les premiers peuvent devenir ressources pour les seconds. La formation par les pairs, organisée par le directeur, est l'une des approches les plus efficaces et les moins coûteuses.
- Inscrire le MOHEBS dans le projet d'école. Le projet d'école est l'outil de planification de l'établissement. Y inscrire des objectifs liés au MOHEBS, c'est lui donner une existence institutionnelle dans l'école et se donner les moyens de mesurer les progrès.
- S'appuyer sur le CODEC et maintenir un dialogue régulier avec l'IEF via l'ICD. Le Collectif des directeurs d'école (CODEC) est l'espace institutionnel où les directeurs d'un même district se retrouvent, échangent, partagent leurs difficultés et leurs réussites. C'est là que se construisent les solutions collectives. C'est là aussi que l'Inspecteur Chef de District prend le pouls du terrain et ajuste son accompagnement. Le directeur qui participe activement au CODEC n'est plus un îlot. Il appartient à un réseau professionnel vivant, animé, utile. Remonter les besoins en supports MOHEBS, partager ce qui fonctionne dans l'application du bilingue, construire ensemble une réponse cohérente : voilà ce que le CODEC rend possible quand il est bien animé.
Ce que nous retenons
Le MOHEBS ne réussira pas malgré les directeurs d'école. Il réussira grâce à eux. Le cadre existe, les composantes sont définies, les supports sont disponibles. Il reste à faire du directeur ce qu'il est censé être : non pas un spectateur des réformes, mais leur premier pilote au niveau de l'établissement.
Ce n'est pas une charge supplémentaire. C'est le coeur du métier. Un directeur qui pilote pédagogiquement est un directeur qui donne du sens à sa fonction. Et un établissement bien piloté est un établissement où les élèves apprennent mieux.
Construite depuis le terrain, par des praticiens engagés.
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