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Apprendre avec l'IA à l'école :
un guide simple pour enseignants, élèves et parents

Un élève termine aujourd'hui un devoir en quelques minutes avec l'aide d'une application capable de répondre à presque tout. Même là où le réseau reste faible, ce n'est déjà plus rare. Face à ce constat, deux réactions se valent aussi peu l'une que l'autre : interdire l'outil par principe, ou l'accepter sans rien exiger en retour. Pour trancher entre les deux, je suis allé voir ce que trois lectures de référence disent sur le sujet, Charles Fadel d'un côté, l'UNESCO et l'OCDE de l'autre, ce que le ministère de l'Éducation nationale en fait déjà chez nous, ce que le chantier de refondation curriculaire s'apprête à en faire, et ce que la recherche montre, chiffres et études à l'appui, sur ses vrais bénéfices et ses vrais dangers.

MB
Mouhamadou Bamba Mbaye
Inspecteur de l'Éducation · Le Couloir du Savoir · Août 2026
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Résumé de l'article Charles Fadel, l'UNESCO et l'OCDE ont chacun publié, entre 2024 et 2026, un texte de référence sur ce que l'école doit enseigner à l'ère de l'intelligence artificielle. Cet article en tire une lecture simple, confrontée à la Stratégie du Numérique pour l'Éducation que déploie déjà le Sénégal, au chantier plus large de la refondation curriculaire en cours, et aux résultats de plusieurs études sur les avantages et les risques réels de l'IA en classe, avant de se terminer par des gestes concrets pour les enseignants, les élèves et les parents.

Fadel : savoir apprendre compte plus que savoir répéter

Charles Fadel dirige aux États-Unis un centre de recherche sur les programmes scolaires. Son message tient en peu de mots, et je le trouve juste : l'école ne doit plus se contenter de remplir la tête d'un élève de connaissances. Elle doit lui apprendre à agir, à tenir une décision jusqu'au bout, et surtout à comprendre comment il apprend lui-même.

En effet, un élève qui a mémorisé une leçon perd son avantage dès que l'IA connaît cette même leçon, en quelques secondes et gratuitement. Un élève qui sait vérifier une information, qui sait construire un raisonnement, garde cet avantage, machine ou pas. C'est le point que je retiens le plus de Fadel pour notre propre terrain : l'avantage ne se joue pas sur le matériel, il se joue sur une habitude de pensée qu'on peut installer dès le primaire, avec ou sans écran.

Fadel ne prédit pourtant pas la fin du travail des enseignants ni l'inutilité des élèves. Il pense que ceux qui apprennent à se servir de l'IA intelligemment prendront de l'avance sur ceux qui l'utilisent sans réfléchir, ou qui l'évitent par méfiance. Je partage cette lecture, et j'ajoute un point qu'il ne développe pas, faute de connaître notre contexte : cette avance se construit avant même d'avoir accès à un outil, dans la manière dont on habitue l'enfant à se poser une question avant d'accepter une réponse toute faite.

L'UNESCO : trois marches, adaptées à l'âge de l'élève

L'UNESCO a publié en 2024 deux guides courts, l'un pour les élèves, l'autre pour les enseignants. Leur idée centrale se retient facilement, et je la trouve utile à faire circuler auprès des maîtres : savoir cliquer sur une application intelligente ne suffit pas. Il faut comprendre, même simplement, comment elle fonctionne, pourquoi elle se trompe parfois, et dans quels cas il ne faut pas lui faire confiance les yeux fermés.

La progression que propose l'UNESCO tient en trois marches. Comprendre ce qu'est l'IA, et ce qu'elle n'est pas. Apprendre à s'en servir à bon escient. Pour les plus avancés, imaginer soi-même des usages nouveaux. Un enfant du primaire peut rester à la première marche sans problème. Un lycéen peut viser la troisième. C'est cette gradation, plus que le contenu lui-même, qui me paraît transposable telle quelle chez nous : elle évite l'écueil d'imposer la même exigence à un élève de CM2 et à un élève de terminale.

Le référentiel pour les enseignants pose un constat qui rejoint le mien : la classe n'est plus un simple face-à-face entre le maître et l'élève, elle compte désormais un troisième acteur, l'outil. Le rôle du maître n'en souffre pas. Il l'oblige seulement à apprendre, lui aussi, à guider un élève qui a maintenant accès à des réponses instantanées.

L'OCDE : un cadre récent, à prendre pour ce qu'il vaut

En juin 2026, l'OCDE et la Commission européenne ont publié à leur tour un guide, bâti sur deux ans de consultation auprès de milliers d'enseignants dans une centaine de pays. Il propose une progression en quatre étapes, simples à retenir.

  1. Comprendre : reconnaître quand on utilise de l'IA dans la vie de tous les jours, souvent sans même s'en rendre compte, sur un simple téléphone.
  2. Créer : s'en servir pour produire un texte, une image, une idée, en gardant un regard critique sur le résultat.
  3. Gérer : savoir ce qu'on peut lui confier sans risque, et ce qu'il vaut mieux continuer à faire soi-même.
  4. Réfléchir : se souvenir que ces outils sont fabriqués par des humains, avec leurs choix et parfois leurs erreurs.

Je nuance ici, à dessein. Ce guide, très complet sur le papier, reste pour l'instant surtout théorique. La quatrième étape, censée donner aux élèves un vrai pouvoir sur l'évolution de ces outils, se limite en pratique à un exercice pédagogique, sans influence réelle sur les technologies déployées dans le monde. Je le retiens donc comme une bonne base de travail en classe, pas comme la promesse de contrôle qu'il affiche.

La SNE 25-29 : Dakar est déjà passé à l'action

Pendant que ces trois cadres circulaient dans les colloques internationaux, le ministère de l'Éducation nationale avançait de son côté. La Stratégie du Numérique pour l'Éducation 2025-2029, adossée au New Deal technologique porté par le chef de l'État, prévoit un budget de 130 milliards de francs CFA pour moderniser le système. Dès la rentrée 2025, un programme de formation continue a été ouvert à plus de cent cinq mille enseignants, construit avec l'Université numérique Cheikh Hamidou Kane via la plateforme Force-N, avec un module dédié à l'usage éducatif et responsable de l'IA. Cinq mille ordinateurs ont, dans le même temps, été distribués aux élèves de premières et terminales scientifiques.

L'IA ne remplace pas l'enseignant : elle l'accompagne, enrichit ses outils et permet de mieux différencier les parcours. — Moustapha Mamba Guirassy, ministre de l'Éducation nationale

C'est exactement la ligne que je défends dans cet article, formulée cette fois depuis le ministère plutôt que depuis un centre de recherche à Boston ou un bureau à Paris. Une Charte nationale d'éthique sur l'usage de l'IA en éducation est par ailleurs en cours de rédaction, pour encadrer cette transformation dans la durée plutôt que dans l'urgence d'une rentrée.

Reste la question de la connectivité, qui n'épargne aucune zone rurale du pays. Le ministère ne la nie pas et mise, pour y répondre, sur des solutions hybrides adaptées à chaque territoire, en s'appuyant notamment sur des outils déjà largement diffusés comme WhatsApp là où la connexion classique reste instable. C'est une réponse honnête à un problème réel, mais elle confirme aussi ce que j'écrivais plus haut : tant que cette connectivité n'est pas uniforme, le socle qui ne dépend d'aucun écran, vérifier, reformuler, argumenter, reste le seul terrain sur lequel toutes nos classes peuvent avancer au même rythme.

Refondation : une question que je n'ai pas fermée

Pendant que ce dossier se construisait, un autre chantier avançait en parallèle, plus large et plus lent : la refondation curriculaire du système éducatif sénégalais. Un comité scientifique a été installé le 16 janvier 2026, présidé par le professeur Abdoullah Cissé. Un conseil consultatif de l'éducation, réunissant plusieurs anciens ministres du secteur, a été mis en place le 22 juillet 2026 pour l'éclairer. Le ministère est explicite sur le contenu : la réforme touchera les méthodes d'enseignement, les parcours d'apprentissage, l'évaluation, la formation des enseignants, et, noté noir sur blanc, l'usage maîtrisé du numérique et de l'intelligence artificielle dans les apprentissages.

Ce dernier point change la portée de tout ce que j'ai écrit plus haut. Les trois cadres internationaux et la Stratégie du Numérique ne s'appliqueront pas à un curriculum figé : ils devront s'insérer dans un curriculum en cours de refonte, avec ses propres arbitrages, ses propres délais, et sa propre logique institutionnelle. Le conseil consultatif mobilise ce que le ministère appelle la mémoire institutionnelle, les anciens responsables qui ont déjà piloté des réformes passées. C'est une richesse réelle. Mais aucune de ces réformes passées, y compris l'APC dont j'ai parlé ailleurs, n'a eu à intégrer une technologie qui change de version tous les six mois.

Je pose donc la question sans la trancher, faute d'en avoir aujourd'hui les moyens : un comité scientifique et un conseil consultatif, aussi qualifiés soient-ils, peuvent-ils fixer une doctrine sur l'IA à l'école au même rythme institutionnel qu'ils fixent un programme de mathématiques ou d'histoire ? Si la réponse est non, la refondation curriculaire devra soit accepter de réviser sa partie numérique plus souvent que le reste, soit assumer que ce volet restera provisoire plus longtemps que les autres. Aucun des deux choix n'est mauvais en soi. Mais je n'ai pas encore vu lequel des deux le comité a fait.

Synthèse : mon bilan pour nos classes

Ces trois lectures internationales et la stratégie nationale qui avance déjà à Dakar ne recommandent pas d'interdire l'IA à l'école. Elles ne recommandent pas non plus de l'utiliser sans limite. Toutes disent, chacune avec ses mots, la même chose : apprendre à penser avec l'IA sans jamais cesser de penser par soi-même. La question que j'ai laissée ouverte sur la refondation curriculaire ne change rien à ce principe, elle en complique seulement le calendrier : quel que soit le rythme auquel le comité scientifique tranchera, ce principe-là reste vrai dès aujourd'hui, dans chaque salle de classe. Et ces lectures partagent une inquiétude que je fais mienne : si l'on n'exige plus l'effort de réfléchir parce que la machine répond plus vite, cet effort finit par s'affaiblir, comme un muscle qu'on n'utilise plus.

Vérifier une information avant de la croire, expliquer avec ses propres mots ce qu'on vient de lire, savoir dire pourquoi on pense telle chose plutôt qu'une autre : cette habitude ne demande ni ordinateur ni connexion. Un tableau, un cahier et un enseignant exigeant suffisent à la construire, bien avant qu'un écran soit nécessaire.

J'y ajoute une règle qui vient, elle, directement de notre système et qu'aucun des trois textes ne mentionne : le téléphone reste fermé, et l'IA reste absente, au moment des évaluations faites en classe. Cette pratique n'a attendu aucune recommandation internationale pour exister, et je ne sais pas avec certitude si les systèmes éducatifs européens l'appliquent de la même façon, chacun ayant ses propres règles sur l'usage du numérique en examen. Ce qui compte pour nous, c'est qu'elle garde tout son sens à l'ère de l'IA, et qu'elle en gagne même une raison de plus : une composition, un devoir sur table, sans aucun outil numérique, restent le seul moment où l'on vérifie ce qu'un élève a vraiment compris par lui-même, et non ce qu'une application a compris à sa place. L'IA se travaille avant l'évaluation, dans la préparation. Jamais pendant.

Avantages et risques : la parole à la recherche

Au-delà des trois cadres théoriques, il existe des études plus précises sur ce que l'IA change réellement pour l'élève et pour l'enseignant. Je les résume ici en langage simple, sans les enjoliver, dans les deux sens.

Pour l'élève

Du côté des bénéfices, les chercheurs qui étudient le tutorat individuel depuis les années 1980 savent qu'un élève accompagné seul par un bon tuteur progresse nettement plus vite qu'un élève livré à une classe entière. Plusieurs études sérieuses, menées sur des dizaines de groupes d'élèves suivis avec des outils d'IA conçus pour enseigner, montrent que ces outils s'approchent de ce résultat, sans l'égaler tout à fait. Autrement dit, un bon tuteur numérique ne remplace pas un bon enseignant, mais il s'en approche plus qu'on ne le pensait.

Le risque va dans l'autre sens. Une étude récente menée auprès de plusieurs centaines de professionnels qui utilisent l'IA au quotidien montre que plus ils lui font confiance, moins ils vérifient et réfléchissent par eux-mêmes. L'Inserm, l'institut français de recherche médicale, appelle ce phénomène la délégation cognitive : à force de laisser la machine réfléchir à sa place, on finit par perdre l'habitude de réfléchir soi-même, faute de s'être entraîné. Il propose une parade simple et utile pour la classe : demander à l'élève de deviner la réponse avant de la lire, pour qu'il apprenne de l'écart entre ce qu'il pensait et ce qui est juste, plutôt que de recevoir la réponse toute faite.

Pour l'enseignant et pour l'enseignement

Une enquête menée en France auprès de plusieurs centaines de formateurs montre que la grande majorité d'entre eux gagnent un temps réel dans la préparation de leurs cours, et qu'une part importante en tire aussi de meilleures évaluations. C'est un bénéfice concret et mesuré, pas une promesse en l'air.

Les risques, eux, touchent moins l'enseignant individuellement que l'enseignement comme système. Des chercheurs qui ont étudié l'usage de l'IA générative dans l'enseignement supérieur pointent trois familles de dangers : ceux liés aux données personnelles, ceux liés à l'apprentissage lui-même, avec en tête la perte d'esprit critique et le risque de plagiat, et ceux liés à l'impact plus large sur la société. Des travaux plus récents, encore à confirmer, signalent aussi que ces outils ont tendance à donner raison à celui qui les interroge plutôt qu'à le contredire quand il se trompe. Pour un enseignant qui s'appuierait sur l'IA pour valider une correction, ce point mérite d'être connu : l'outil confirme plus volontiers qu'il ne corrige.

Ce qui fonctionne, concrètement

La recherche converge sur quelques principes d'usage, plus que sur un outil précis. Le premier est de garder l'humain dans la boucle de décision : dans les classes de sciences étudiées récemment, l'IA signale qu'un élève peine sur une notion, mais c'est l'enseignant qui regarde le détail et décide de l'intervention. L'IA repère, l'enseignant tranche.

Le deuxième principe est de préférer les exercices guidés, avec des étapes à suivre, aux simples conversations libres avec l'IA. Un parcours balisé, où l'élève doit passer par plusieurs étapes avant d'obtenir la réponse, apprend mieux qu'un échange où la réponse tombe en un seul message.

Le troisième principe reprend la parade de l'Inserm citée plus haut : faire deviner avant de faire lire. Que ce soit pour une réponse d'IA, une correction d'exercice ou une explication du maître, demander à l'élève de formuler sa prédiction avant de recevoir la réponse transforme un geste passif en un geste actif, et c'est cette activité-là, plus que l'outil, qui fait apprendre.

Le dernier principe concerne l'enseignant lui-même : les gains de temps mesurés plus haut ne sont pas automatiques, ils supposent une vraie prise en main de l'outil, pas une utilisation en marge. Un enseignant qui découvre l'IA le jour où il l'interdit ou l'autorise en classe part avec un désavantage qu'aucun référentiel ne comble à sa place.

Trois gestes : un pour chacun

L'enseignant

Demander « comment as-tu trouvé cette réponse ? » aussi souvent qu'on demande la réponse elle-même, que la source soit un livre, un camarade ou une application. Se former un minimum avant de juger l'IA en classe. Un jugement sans formation retombe vite en interdiction pure, et ça ne prépare à rien.

L'élève

Chercher d'abord seul, demander de l'aide ensuite. Reformuler avec ses propres mots toute réponse obtenue d'une application avant de la tenir pour acquise. L'IA sert à comprendre, jamais à éviter de comprendre.

Le parent

S'intéresser à ce que l'enfant fait avec ces outils, sans avoir besoin de tout maîtriser techniquement. Encourager les questions à la maison plutôt que les réponses toutes faites. Garder des moments sans écran, pour que réfléchir reste une habitude et non une exception.

Un seul réflexe résume tous les autres, et c'est celui que je retiens de tout ce qui précède : l'IA doit rester un outil qu'on interroge, jamais une autorité à qui l'on obéit. Celui qui garde ce réflexe, à l'école comme à la maison, tiendra face à n'importe quelle technologie à venir, celle d'aujourd'hui comme celle qu'on ne connaît pas encore.

Sources : Center for Curriculum Redesign ; UNESCO ; OCDE / Commission européenne (2026) ; ministère de l'Éducation nationale du Sénégal ; Inserm ; VanLehn (2011) et Kulik & Fletcher (2016) sur le tutorat numérique ; Lee et al. (2025) sur l'IA et la réflexion ; Centre Inffo (2025).
MB
Mouhamadou Bamba Mbaye
Inspecteur de l'Éducation.