Voilà une question que certains trouveront absurde. Elle aura, au moins, le mérite de faire réfléchir sur cette pratique tellement ritualisée qu'on la croit évidente.

Je vais sans doute surprendre beaucoup en disant, pour ma part, lorsque je veux être gentil, que les évaluations dans notre système éducatif sont inutiles. Comme je ne cherche pas à être gentil, je répondrai que nos évaluations sont à la limite dommageables.

Je ne vais pas m'intéresser aux coûts financiers, encore moins aux innombrables contraintes organisationnelles (de nombreux messages, des mots de passe, des délais à respecter, des bassins divers avec des progressions différentes, des problèmes d'impression…) Nous allons, ici, nous intéresser au rapport temps imparti/utilité, et à quelques déviances notoires.

Du rapport temps imparti/utilité

Le temps imparti

Pour l'enseignement élémentaire :

Tableau 1 — Évaluations à l'enseignement élémentaire
Type Nombre Durée
Évaluations standardisées35 jours × 3 = 15 jours
Essai CODEC12 jours
Essai district12 jours
Essai IEF12 jours
Essai IA12 jours
Total723 jours

Essais (Écoles) : nombre indéterminé — plusieurs jours supplémentaires.

Remarque : les évaluations occupent ainsi 23 jours au minimum. Il faut y ajouter quelquefois des jours de révision accordés aux élèves pour « préparer la composition ».

Pour l'enseignement moyen :

Tableau 2 — Évaluations à l'enseignement moyen
Type Nombre Durée
Devoir 1 (établissement)22 × 4 jours = 8 jours
Devoir 2 standardisé (département)22 × 4 jours = 8 jours
Compositions semestrielles standardisées22 × 4 jours = 8 jours
Total624 jours

De plus, les établissements gèrent ces évaluations pendant une dizaine de jours ; avec quelquefois les élèves des autres classes libérés pour mettre les candidats en situation d'examen.

Exploitation du temps imparti

Le scanner ne soigne pas ! Il ne sert qu'à identifier le mal.

Il faut dire d'abord que les catégories employées méritent un aggiornamento. Chez les différents acteurs, que recouvrent les notions de « devoir », d'« évaluation », de « composition »… ? Manifestement, il y a une certaine confusion dans les intentions. S'agit-il d'évaluation formative pour réajuster les procédures d'enseignement/apprentissage ? Est-il question d'évaluations standardisées pour mesurer les performances du système éducatif ? Organise-t-on des évaluations sommatives en tant que contrôle administratif pour faire passer, redoubler ou exclure ?

Dans tous les cas, on n'évalue pas pour évaluer. Une évaluation est toujours réalisée pour prendre des décisions.

« L'évaluation en éducation est le processus par lequel on délimite, obtient, et fournit des informations utiles permettant de juger des décisions possibles. » — Stufflebeam
« Évaluer signifie recueillir un ensemble d'informations suffisamment pertinentes, valides et fiables — d'examiner le degré d'adéquation entre cet ensemble d'informations et un ensemble de critères adéquats aux objectifs fixés au départ ou ajustés en cours de route — en vue de prendre une décision. » — J.M. De Ketele

Les textes législatifs réglementaires préconisent, fort justement, pour la prise de décision, l'organisation d'activités de remédiation.

Le Guide pédagogique du Curriculum de l'École de Base pour l'enseignement élémentaire indique que « …la remédiation intervient, en principe, au terme de chaque tâche d'apprentissage et a pour objet d'informer l'élève et l'enseignant(e) du degré de maîtrise atteint et éventuellement de découvrir où et en quoi un(e) élève éprouve des difficultés d'apprentissage, en vue de lui proposer ou de lui faire découvrir des stratégies qui lui permettent de progresser ». C'est la raison pour laquelle des heures de remédiation systématique sont prévues dans les emplois du temps du CI au CM2. Il faut préciser qu'il ne s'agit pas de se prélasser en arguant qu'on est en train de réviser.

Le Décret 2014-633 du 7 mai 2014, fixant les modalités d'évaluation des apprentissages dans les cycles moyen et secondaire, stipule en son article 4 : « A l'issue de chaque évaluation, des séances de remédiation sont organisées par les professeurs ou les organes pédagogiques afin d'aider les apprenants en difficulté. »

De plus, dans les objectifs spécifiques du Dispositif national de mise en œuvre des progressions harmonisées et des évaluations standardisées (PHARES, 2021), l'on peut relever notamment « …Mettre en place un dispositif de remédiation ».

Malgré ces pertinentes préconisations, nous pouvons affirmer, sans risque d'être démenti, que de l'élémentaire au lycée, en passant par les collèges, il n'existe quasiment pas d'activités de remédiation.

« J'ai fini mon programme ! »

Les enseignants de l'école élémentaire travaillent généralement de novembre à mai. En effet, pour diverses raisons imputables à des acteurs différents (enseignants, parents d'élèves, État…) les cours ne sont effectifs qu'en novembre ; et pour tous ceux qui ne sont pas impliqués dans les examens de fin d'année, il n'y a pas de cours après la fin mai. Et, ils « finissent le programme ». Les mentions suivantes émaillent les cahiers de composition : « passe en classe supérieure », « redouble » ou « est exclu ». Et, tout se passe comme si les élèves sont les seuls responsables de leurs performances. Il y a vraiment du temps pour aider les élèves en difficulté à « finir le programme ».

Dans les collèges et lycées, le Ministère fixe les dates de compositions. Certaines années, pour la plupart des classes les compositions se font dans la deuxième quinzaine du mois de mai.

Comme les maîtres de l'élémentaire, les professeurs déclarent, la conscience tranquille, cette phrase dont le caractère lénifiant cache une grosse responsabilité trahie : « j'ai fini mon programme ! » Il y a vraiment du temps pour aider les élèves en difficulté à « finir le programme ».

Que signifie « finir le programme » ? Qui doit « finir le programme » ?

On voit dans cette posture que les enseignants et même les autorités scolaires semblent oublier celui pour qui le programme a été écrit, l'apprenant. Personne ne se demande si lui a « fini le programme ». D'ailleurs, très souvent, on lui balance des polycopies sans exploitation commune, malgré l'interdiction.

La plupart des « évaluations » servent à déterminer, à partir de la moyenne des notes obtenues, les élèves devant aller en classe supérieure, ceux qui doivent redoubler et ceux qui seront exclus. Elles ont, de ce point de vue, un caractère purement administratif. On le perçoit en cas de grève quand l'institution s'en limite pour décider, même à partir d'une seule note. Elles n'ont certainement pas l'utilité qu'on leur prête, malgré le temps qu'on leur accorde et la solennité qui les accompagne. L'on pourrait même, au demeurant, ranger dans ce registre les nombreux essais qui rognent le temps de travail sans véritable apport pédagogique pour les élèves. De nombreuses activités pédagogiques sont perturbées par les essais départementaux ou autres, à l'intention des classes de CM2 et au grand détriment des autres classes qui vaquent…

Le constat c'est qu'on a beaucoup de TEMPS. On a suffisamment de temps pour que les élèves « finissent le programme », en en maîtrisant l'essentiel ! Ce qui permettrait d'enrayer les inutiles et coûteux redoublements, de même que les départs prématurés vers la rue. L'on est convaincu malheureusement que de manière fatale il y a des élèves « faibles » qui ne peuvent pas passer et des bons élèves qui méritent respect et considération.

Tout élève a un potentiel, mais tout apprenant a quelquefois besoin qu'on revienne sur tel ou tel élément du cours. Faire de la remédiation consiste à proposer aux apprenants des activités réparatrices pour combler des lacunes récurrentes sur des apprentissages essentiels sans lesquels ils ne peuvent pas progresser. Toutes les classes étant hétérogènes, il est clair que les principes de la pédagogie différenciée seront nécessaires. S'il est impossible d'individualiser les interventions, il est quand même possible d'organiser la classe en groupes de niveaux. Globalement le schéma partira d'une identification des lacunes, de l'analyse de leurs causes pour aboutir à la mise en place d'un dispositif de remédiation. Cela s'avère quasiment impossible lorsque les cahiers de devoirs sont corrigés en classe, pendant le temps de travail des élèves.

Pour une culture de la remédiation

De l'évaluation des apprentissages à l'évaluation pour les apprentissages…

Les évaluations doivent être faites par le professeur ou le maître désireux d'avoir des informations valides et pertinentes susceptibles de lui permettre de réajuster, s'il y a lieu, ses enseignements. Ainsi, le professeur évalue pour faire de meilleurs enseignements, car la « faiblesse » ou la « nullité » ne sont pas exclusivement du fait des apprenants. Encore moins du ressort des parents d'élèves ! Quelle est la responsabilité d'un parent d'élève analphabète sur son fils de CP qui ne sait pas lire ?

La remédiation scolaire est reconnue comme la meilleure forme de lutte contre l'échec scolaire. Cette activité de régulation permanente des apprentissages a pour objectif de pallier les lacunes et les difficultés relevées lors de l'observation et de l'évaluation des élèves. Elle peut ainsi contribuer à l'amélioration de la maîtrise des connaissances et compétences et, par conséquent, à la réduction des décrochages scolaires. Les résultats scolaires seraient meilleurs si la remédiation était effective dans nos classes. Très souvent, des enseignants conseillent, prématurément, aux parents d'orienter leur enfant vers l'apprentissage d'un métier.

Rappelons-nous l'exemple spectaculaire d'Albert Einstein, aujourd'hui considéré comme l'un des plus grands scientifiques de l'histoire, que certains appellent la personnalité du XXe siècle. À neuf ans, il avait des difficultés d'élocution. Il était considéré comme un mauvais élève, très étourdi. D'ailleurs, un de ses maîtres lui avait dit avec beaucoup de tendresse : « Albert ! Je suis désolé, mais tu ne réussiras jamais rien ! »

L'important n'est pas d'évaluer,
c'est de décider — et d'agir.

Nous pouvons affirmer que peu d'écoles et/ou d'enseignants organisent des remédiations après une analyse des performances des élèves après ces « évaluations ».

J'invite les autorités scolaires et les enseignants à une réflexion approfondie pour alléger les procédures et maximiser les impacts. Si la confusion au niveau des intentions est levée, on peut envisager des pratiques efficaces, efficientes et pédagogiquement utiles. De plus, le quantum horaire, qui fait souvent défaut, surtout avec les innovations introduites dans le système, en tirera profit.

Quelques déviances notoires

Il arrive quelquefois que des enseignants rigoureux se plaignent des tricheries de leurs collègues lors des évaluations standardisées. Soit les épreuves obtenues d'une manière ou d'une autre sont traitées avant les dates retenues, soit les élèves reçoivent de l'aide pendant l'exécution ou pendant les corrections. Un directeur d'école, convaincu que ses collègues avaient triché, leur avait lancé : « je vous attends en juin ! » Il faisait référence aux résultats du CFEE à venir.

Cet état d'esprit amène des maîtres à proposer en composition des exercices déjà traités pour cacher la faiblesse de leurs élèves aux parents. Une nièce m'avait annoncé ceci : « j'aurai 10/10 en composition de mathématique ; le maître a dit qu'il va nous redonner l'exercice qu'on a fait aujourd'hui et je l'ai trouvé. »

N'est-il pas plus utile pour les autorités scolaires de veiller à l'organisation systématique d'activités de remédiation que de publier un classement des élèves et/ou des écoles ? Ce sont ces classements qui constituent la source de toutes les dérives et tricheries.

Pour ne pas conclure…

Il y a trop d'activités assimilables à de l'évaluation. Il paraît que trop d'évaluations tuent l'évaluation. Dans les procédures actuelles, elles sont trop peu rentables dans la mesure où il n'y a généralement aucune autre résultante que de distribuer des notes et de classer les écoles et les élèves. De plus, elles sont sources de stress, voire d'humiliation chez beaucoup d'élèves.

Il faut systématiser la remédiation à l'élémentaire comme au moyen secondaire, pour éviter que les petites lacunes accumulées ne deviennent des lacs. On en a largement le temps, c'est la culture de la remédiation qui fait défaut. Il est toutefois évident que les outils et procédures doivent être différents de ceux utilisés dans la première médiation ; la re-médiation est une seconde médiation. Beaucoup d'outils sont actuellement disponibles.

Peut-être que la refonte des curricula sera une excellente occasion pour alléger les programmes, et repositionner fortement l'évaluation et la remédiation, avec un renforcement des capacités des enseignants.

Kaba Diakhaté
Inspecteur de l'éducation à la retraite
Décembre 2024
kabadiakhate2@gmail.com