Le Site Concepts Articles CREAQ en Action Lu pour Vous Ressources Espace Inspecteurs Contact À propos

Didactique · Formation · Réformes

Maîtrise de la didactique des disciplines :
l'effort que nul enseignant ne peut s'épargner

De l'enseignant à l'inspecteur : pourquoi ce regard sur les savoirs change tout pour les élèves

MBM · Le Couloir du Savoir Mai 2026 Nouveau

Un maître enseigne la division. Il explique, montre au tableau, les élèves recopient. Le lendemain, personne ne sait refaire. Il reprend. Même résultat. Il conclut que les élèves sont faibles, que les parents ne suivent pas, que le programme est trop chargé. Peut-être. Mais peut-être que le problème est ailleurs : dans la façon dont le savoir a été présenté, dans ce qu'on n'a pas fait faire aux élèves, dans ce qu'on n'a pas anticipé. Cet enseignant n'est pas négligent. Il est simplement passé à côté d'une question que sa formation n'a jamais vraiment posée : comment un élève construit-il réellement un savoir dans sa tête ?

C'est cette question que la didactique des disciplines prend en charge. Et c'est parce qu'elle reste sans réponse chez beaucoup d'enseignants, de directeurs et d'inspecteurs que les réformes successives, pourtant sérieusement conçues, continuent de produire des résultats en deçà de ce qu'on en attendait.

Comprendre la didactique des disciplines, c'est d'abord comprendre qu'enseigner une matière et la maîtriser sont deux choses distinctes. On peut savoir parfaitement calculer et ne pas savoir comment un élève de huit ans construit le sens du nombre. On peut parfaitement lire et ne pas voir pourquoi un élève déchiffre sans comprendre. Ce savoir sur les savoirs, c'est précisément ce que la didactique apporte.

I. Ce que la didactique exige comme regard

Ce n'est pas une couche théorique supplémentaire à mémoriser. C'est un regard différent sur le savoir avant d'entrer en classe : qu'est-ce que mes élèves croient déjà sur ce sujet ? Où vont-ils buter ? Quelle activité va les forcer à construire le savoir plutôt qu'à le recevoir passivement ? Ce que j'enseigne aujourd'hui va-t-il tenir dans deux semaines, ou est-ce que je crée une confusion que je devrai défaire plus tard ?

Chaque discipline a ses propres pièges. En lecture, confondre déchiffrer et comprendre. En mathématiques, confondre appliquer une procédure et raisonner. En sciences, mémoriser une définition sans comprendre le phénomène. La didactique, c'est connaître ces pièges discipline par discipline, les anticiper, et construire ses séances en conséquence.

Le savoir savant ne peut pas entrer tel quel dans une salle de classe. Il doit être transformé, et cette transformation comporte des risques que l'enseignant, s'il ne les connaît pas, opère mal sans le savoir.

Chevallard, Y. — La transposition didactique, 1985

Un enseignant qui ignore cette chaîne de transformation l'opère quand même. Mais inconsciemment. Et ses élèves reçoivent un savoir déformé sans que personne ne s'en aperçoive, ni le maître, ni eux.


II. L'enseignant sans cette maîtrise : il travaille, mais à côté

Ce n'est pas une question de bonne volonté. Un enseignant peut être sérieux, présent, dévoué, et produire malgré tout des leçons qui ne construisent rien de durable. Il enseigne comme on lui a enseigné. Il suit le manuel sans interroger la pertinence de la progression. Il corrige les erreurs sans chercher à comprendre d'où elles viennent. Il parle beaucoup et fait peu faire.

L'échec de l'élève, il le vit comme un problème de l'élève. Pas comme une information sur sa propre pratique. Quand une réforme arrive, il change d'outil sans changer de regard. Deux ans après, les anciennes habitudes ont repris le dessus.

L'enseignant sans formation didactique suppose que l'élève comprend parce qu'il a entendu, sans jamais vérifier la construction effective du savoir.

Perrenoud, Ph. — La pédagogie de l'implicite

Astolfi ajoute que cet enseignant confond systématiquement trois registres : celui des savoirs, celui des pratiques sociales de référence, et celui des apprentissages. Cette confusion produit des leçons formellement correctes et cognitivement stériles. La classe ressemble à une leçon. Mais rien ne se construit vraiment dans les têtes.

Ce que l'absence de maîtrise didactique produit concrètement :

L'erreur de l'élève est corrigée sans être comprise. La progression suit le manuel, non la logique du savoir. Les situations proposées mesurent la restitution, non la compréhension. L'élève réussit les exercices du jour. Il échoue dès que la situation change.


III. L'information didactique est déjà là. Qui la lit ?

C'est ici qu'il faut être direct.

Les rédacteurs des guides pédagogiques officiels du Curriculum de l'Éducation de Base ont toujours pris le soin d'aménager, après chaque domaine traité, une rubrique d'information didactique. Ce n'est pas un ornement. C'est le coeur du guide. C'est la partie qui explique pourquoi on enseigne tel contenu dans tel ordre, quels obstacles les élèves vont rencontrer, quelles erreurs sont prévisibles et comment les traiter.

Ces guides sont dans les écoles. Ils sont sur les étagères des directeurs. Ils sont parfois dans les sacoches des enseignants.

Combien les ont lus jusqu'au bout ? Combien reviennent à la rubrique d'information didactique avant de préparer une séquence ? Combien s'en servent pour analyser les erreurs de leurs élèves ?

La ressource existe. Elle a été produite par des experts. Elle a été mise à disposition gratuitement. Ne pas la lire n'est pas un manque de moyens. C'est un manque d'exigence envers soi-même.

Les réformes curriculaires successives n'ont pas non plus été avares de ressources. Référentiels de compétences, guides méthodologiques, fiches de situations d'intégration : chacun de ces documents contient une réflexion didactique que l'enseignant attentif peut s'approprier. Mais cela suppose un effort actif : lire, questionner, confronter ce qu'on lit à ce qu'on fait en classe.

Les réformes échouent non parce qu'elles sont mal conçues, mais parce que les acteurs de terrain ne s'en approprient pas la logique didactique profonde. L'outil change. Le regard reste le même.

Cros et al., 2010 — Réformes curriculaires par l'APC en Afrique

IV. Au-delà des guides : une responsabilité de se former soi-même

Les guides officiels sont un point de départ, pas un horizon. La littérature professionnelle est accessible. Des ouvrages de didactique des mathématiques, du français, des sciences existent en français à des niveaux de lecture accessibles à tout praticien motivé. Les formations continues, les groupes de travail entre pairs, les cellules d'animation pédagogique sont autant d'espaces où la didactique peut se construire collectivement.

Trois questions que tout enseignant peut se poser dès demain :

Ai-je lu la rubrique d'information didactique du guide pédagogique CEB pour les domaines que j'enseigne cette semaine ? Ai-je identifié les erreurs les plus fréquentes de mes élèves sur ce contenu, et est-ce que je comprends d'où elles viennent ? Est-ce que mes activités permettent à l'élève de construire le savoir, ou seulement de le recevoir ?

L'enseignant qui dit ne pas avoir accès à ces ressources doit se demander s'il les a vraiment cherchées. Celui qui les a trouvées et ne les lit pas doit s'interroger sur ce qu'il doit à ses élèves. La décision de faire cet effort n'appartient ni à l'inspecteur, ni au directeur, ni à la réforme. Elle appartient à l'enseignant.


V. Le directeur et l'inspecteur : la même exigence, amplifiée

Le directeur qui encadre ses adjoints sans maîtrise didactique encadre la forme et rate le fond. Il voit si la leçon est bien construite sur le papier. Il ne voit pas si les élèves construisent réellement quelque chose. Son entretien post-visite tourne autour du comportement de l'enseignant, pas autour de la qualité des apprentissages. L'enseignant repart sans avoir progressé sur ce qui compte.

L'inspecteur dans la même situation évalue sur des critères formels, voit une belle leçon là où les apprentissages sont creux, et rate le signal systémique : dans toutes les classes de son ressort, les élèves échouent au même endroit, sur le même type de problème. Ce n'est pas un hasard. C'est un obstacle didactique collectif qui appelle une réponse collective. Sans la formation pour le nommer, il gère des cas individuels au lieu de piloter une dynamique de qualité.

Chaque discipline est structurée par des invariants opératoires que l'élève construit progressivement. L'encadreur qui ignore ces structures ne peut ni diagnostiquer les obstacles ni orienter l'enseignant vers les leviers efficaces.

Vergnaud, G. — Théorie des champs conceptuels, 1990

Perrenoud est explicite : le directeur efficace est celui qui sait lire une pratique de classe dans ses dimensions didactiques. Sans cette lecture, l'encadrement reste à la surface des choses. Et l'inspecteur qui n'a pas lui-même approfondi les champs didactiques qu'il supervise produit des animations pédagogiques qui restent au niveau des généralités méthodologiques, sans jamais descendre dans la spécificité des savoirs.


VI. Ce que ça change quand on fait vraiment l'effort

Un enseignant qui a travaillé sa didactique entre dans sa classe différemment. Il anticipe les erreurs au lieu de les subir. Il sait pourquoi un élève confond addition et multiplication dans un problème : ce n'est pas de la distraction, c'est une difficulté de lecture de la structure de la situation. Il sait quoi faire avec ça. Il évalue différemment : non pas si l'élève a retenu, mais si l'élève peut mobiliser ce qu'il a appris dans une situation nouvelle.

L'enseignant ne transmet pas un savoir : il construit des situations dans lesquelles l'élève est contraint de le produire lui-même. Sans maîtrise didactique, ces situations n'existent pas. L'élève reçoit. Il oublie. Et le cycle recommence.

Brousseau, G. — Théorie des situations didactiques, 1998

Hattie, à partir de plus de 800 études portant sur des millions d'élèves à travers le monde, place la maîtrise disciplinaire et didactique de l'enseignant parmi les facteurs les plus puissants d'efficacité scolaire, devant la taille des classes, les ressources matérielles et même le niveau socioéconomique des familles. Le PASEC confirme ce lien dans le contexte africain : les acquis des élèves en lecture et en calcul sont fortement corrélés à la formation disciplinaire des maîtres, bien plus qu'aux ressources disponibles dans les classes.

Avoir de bonnes notes à l'école de formation, connaître sa discipline, être motivé : tout cela est nécessaire. Insuffisant.

Enseigner le français, ce n'est pas savoir le français. Enseigner les mathématiques, ce n'est pas savoir calculer. C'est comprendre comment un élève construit progressivement le sens du nombre, pourquoi il bute sur tel obstacle, comment l'aider à franchir ce seuil sans contourner la difficulté.

Les ressources pour acquérir cette compétence existent. Dans les guides pédagogiques officiels. Dans les documents produits par les réformes. Dans la littérature professionnelle. Dans les échanges entre pairs, quand ces échanges sont sérieux.

Ce qui manque, ce n'est pas l'accès. C'est la décision de faire l'effort. Et cette décision appartient à chaque enseignant, comme les résultats de ses élèves lui appartiennent.

MBM · Le Couloir du Savoir

Partager cet article

Une réaction ? Un témoignage de terrain ?

Partagez votre expérience ou posez une question via WhatsApp.