Cette contribution est issue de l'analyse des bulletins d'encadrement portant sur les activités de mesure et de résolution de problèmes, conduite par un inspecteur chef de district dans le cadre de ses missions de pilotage pédagogique. Elle transforme un constat de terrain en ressource partageable pour tous.

À tous les inspecteurs et inspectrices qui lisent ces lignes : vos observations de terrain sont une expertise que la littérature pédagogique ne peut pas produire seule. Ce que vous voyez dans les classes, ce que vous lisez dans les bulletins d'encadrement, ce que vous construisez avec vos directeurs et vos enseignants : tout cela a une valeur scientifique et professionnelle que nous avons le devoir de faire circuler. Le Couloir du Savoir est votre espace. Vos contributions sont toujours attendues.

L'équipe du Couloir du Savoir

Dans nos classes élémentaires, combien d'élèves restent immobiles devant un problème, non pas parce qu'ils ignorent les notions mathématiques, mais parce que l'énoncé lui-même constitue un mur ? Cette réalité, bien connue des enseignants, traduit un défi pédagogique fondamental : la compréhension d'un énoncé est une compétence à part entière, qui s'enseigne, qui s'entraîne et qui s'évalue. Ce texte, destiné aux maîtres des écoles élémentaires, propose une analyse structurée des obstacles rencontrés par les élèves, assortie de stratégies concrètes et d'exemples directement applicables en classe.

I. Les obstacles à la compréhension d'un énoncé

Obstacle 1

La barrière linguistique

Le premier obstacle est souvent d'ordre lexical et syntaxique. Dans notre contexte, où le français est langue d'enseignement mais rarement langue maternelle, certains mots d'un énoncé sont tout simplement inconnus de l'élève. D'autres sont polysémiques.

Exemple de polysémie Le mot « table » désigne un meuble dans la vie courante, mais en mathématiques, il renvoie à la table de multiplication. De même, « différence » signifie dans la vie quotidienne une distinction entre deux choses, alors qu'en mathématiques, c'est le résultat d'une soustraction.
Exemple d'énoncé difficile « Aminata a 12 billes. Elle en perd 4, puis elle en gagne le double de ce qu'il lui reste. Combien a-t-elle de billes au total ? » — L'expression le double de ce qu'il lui reste suppose deux opérations enchaînées.
Obstacle 2

Un énoncé mal calibré par rapport au niveau de l'élève

Un énoncé trop dense, trop abstrait ou surchargeant la mémoire de travail génère des blocages, même chez des élèves qui maîtrisent les notions visées.

Exemple d'énoncé surchargé (CM1) « Un marchand achète 6 sacs de mil à 3 500 F chacun et 4 bidons d'huile à 2 200 F chacun. Il paie avec 5 billets de 10 000 F. Combien lui rend-on ? » — Plusieurs opérations, deux types d'articles, des prix différents et une notion de monnaie rendue : charge cognitive excessive.
Obstacle 3

L'absence de stratégies de lecture active

Beaucoup d'élèves lisent l'énoncé de façon linéaire et passive. Ils parcourent les mots sans chercher à identifier ce qu'on leur demande, les données utiles, ni l'action à réaliser.

Observation fréquente en classe L'élève lit une fois, parfois deux, puis écrit directement les nombres qu'il a vus, les additionne ou les multiplie sans réfléchir à la situation. Il n'a pas lu pour comprendre, il a lu pour agir vite.
Obstacle 4

La confusion entre compréhension des mots et compréhension de la situation

Un élève peut comprendre chaque mot d'un énoncé et pourtant ne pas saisir la situation-problème. C'est la différence entre comprendre le texte et comprendre la tâche.

Exemple « Un berger a 45 bovins. Il vend le tiers de son troupeau au marché. Combien de bovins lui reste-t-il ? » — L'élève comprend les mots, mais la notion de tiers comme opération mathématique (diviser par 3) ne lui est pas immédiatement accessible.
Obstacle 5

Des pratiques pédagogiques peu explicites

Dans de nombreuses classes, l'enseignant énonce le problème et attend que les élèves travaillent. La démarche de compréhension, c'est-à-dire ce que fait mentalement un bon lecteur devant un énoncé, n'est jamais montrée, jamais explicitée. L'élève est livré à lui-même face à une compétence complexe qu'on ne lui a pas enseignée.

Obstacle 6

Un manque d'entraînement progressif et varié

Les élèves sont souvent évalués sur des problèmes complexes sans avoir suffisamment pratiqué la lecture d'énoncés simples, puis progressivement plus élaborés. La compréhension d'un énoncé est une compétence qui se construit dans la durée.

II. Stratégies d'intervention pédagogique

Stratégie 1

Enseigner explicitement la lecture d'un énoncé

La première responsabilité du maître est de ne pas supposer que l'élève sait lire un énoncé scolaire. Cette compétence doit être enseignée comme on enseigne la lecture.

Démarche recommandée L'enseignant lit l'énoncé à voix haute, lentement, avec des pauses. Il pose trois questions fondamentales : De quoi parle l'énoncé ? Que nous demande-t-on ? Quelles informations nous sont données ? Les élèves reformulent collectivement avec leurs propres mots.
Exemple en CE2 « Ibrahima a 24 mangues. Il en donne 8 à sa sœur et 6 à son ami. Combien lui en reste-t-il ? »
De quoi parle-t-on ? Des mangues d'Ibrahima. Que cherche-t-on ? Ce qu'il lui reste. Données utiles ? 24 au départ, 8 données à la sœur, 6 à l'ami.
Stratégie 2

Travailler le vocabulaire des consignes

Les verbes de consigne (calcule, compare, justifie, estime, complète…) sont des outils de pensée. Ne pas les comprendre, c'est ne pas savoir ce qu'on attend de soi.

Verbe de consigneCe que je dois faireExemple
CalculeTrouver un résultat par opérationCalcule 35 + 47
CompareDire lequel est plus grand ou plus petitCompare 2/3 et 3/4
JustifieExpliquer pourquoiJustifie ta réponse
EstimeDonner une valeur approchéeEstime le résultat de 49 × 11
ComplèteRemplir ce qui manqueComplète : 7 × … = 56
Stratégie 3

Découper l'énoncé pour réduire la charge cognitive

Face à un long énoncé, l'enseignant doit apprendre aux élèves à le segmenter : encadrer la question, souligner les données utiles, ignorer les informations parasites.

Exemple de découpage (CM2) « Dans un village de 320 habitants, les ¾ sont des adultes. Parmi les adultes, la moitié sont des femmes. Lors d'une réunion communautaire, 30 femmes adultes sont absentes. Combien de femmes adultes sont présentes ? »
Ce qu'on cherche : femmes adultes présentes. Démarche : 320 × ¾ = 240 adultes ; 240 ÷ 2 = 120 femmes ; 120 − 30 = 90 femmes présentes.
Stratégie 4

Apprendre à distinguer l'essentiel du superflu

Certains énoncés contiennent volontairement des informations inutiles pour habituer les élèves à trier.

Activité : le surlignage différencié En rouge : ce qu'on cherche (la question). En vert : les données utiles. On barre en noir ce qui est inutile.

« Fatou, qui aime beaucoup les fruits, achète 3 kg de mangues à 500 F le kg et 2 kg d'oranges à 300 F le kg. Elle paie avec un billet de 5 000 F. Quelle est la monnaie rendue ? » — « qui aime beaucoup les fruits » est une information inutile.
Stratégie 5

Faire reformuler l'élève avant toute réponse écrite

La reformulation orale est la preuve vivante de la compréhension. Avant d'écrire quoi que ce soit, l'élève doit être capable de dire avec ses mots ce qu'on lui demande.

Phrases-outils à enseigner aux élèves « On me demande de trouver… » · « Pour répondre, je dois d'abord… ensuite… » · « Les informations dont j'ai besoin sont… » · Travail en binôme : un élève explique le problème à son voisin avant de commencer.
Stratégie 6

Utiliser des supports visuels et des situations ancrées dans le vécu local

Les situations de la vie réelle (marché, élevage, agriculture, partage familial) sont des supports d'une grande efficacité dans notre contexte.

Exemple contextualisé « Un éleveur a un troupeau de 60 chèvres. Il vend ¼ de son troupeau à la foire. Combien lui reste-t-il de chèvres ? » — Le maître peut dessiner 60 chèvres en 4 groupes égaux au tableau, colorier un groupe (vendu), et compter ce qui reste. Du concret au symbolique.
Stratégie 7

Modéliser la démarche de compréhension

L'enseignant doit penser à voix haute devant ses élèves, montrant ainsi ce que fait un lecteur expert face à un énoncé.

Script de modélisation (à pratiquer régulièrement) « Je lis l'énoncé une première fois… Je me demande : de quoi parle-t-on ? Ah, on parle de partage de mil. Je relis… Je cherche la question : on me demande combien de kg reçoit chaque enfant. Maintenant je repère les données : il y a 45 kg de mil et 5 enfants. Je me demande quelle opération correspond à un partage équitable… »
Stratégie 8

Différencier les énoncés sans appauvrir les apprentissages

Un même problème peut être proposé sous trois formes, selon le niveau de l'élève.

NiveauFormulation
SimplifiéTu as 36 noix de cola. Tu les partages entre 4 personnes. Combien chacun reçoit-il ?
StandardUn commerçant partage équitablement 36 noix de cola entre 4 clients. Quelle est la part de chaque client ?
EnrichiUn commerçant a 36 noix de cola et 48 F. Il partage le tout équitablement entre 4 clients. Que reçoit chaque client en noix et en francs ?
Stratégie 9

Ritualiser la pratique de lecture d'énoncés

La compréhension s'installe par la régularité. Consacrer 10 minutes par jour à un exercice de lecture et d'analyse d'énoncé (sans calcul obligatoire) est une pratique hautement rentable.

Exemples de rituels quotidiens L'énoncé du matin : les élèves identifient uniquement la question et les données, sans calculer. · Vrai ou faux ? l'enseignant propose une interprétation de l'énoncé, les élèves valident ou corrigent. · Corrigeons ensemble : montrer un énoncé mal compris et analyser collectivement l'erreur d'interprétation.

Aider un élève à comprendre un énoncé, ce n'est pas lui simplifier la tâche à l'excès : c'est lui donner les outils pour accéder à la pensée mathématique par la langue. Cela exige de l'enseignant une posture nouvelle, celle du médiateur entre le langage et la pensée, qui explicite, modélise, questionne et guide.

Dans nos écoles, où le français est langue seconde et où les réalités locales sont riches de sens, chaque énoncé peut devenir une passerelle entre le vécu de l'élève et la rigueur mathématique, à condition que le maître construise cette passerelle, pierre par pierre, avec méthode et régularité.

« Un élève qui ne comprend pas l'énoncé n'a pas échoué en mathématiques. Il a rencontré un obstacle pédagogique que l'enseignant a le pouvoir de lever. »

Mamadou NGOM · Inspecteur de l'enseignement · IEF Salémata · Avril 2026