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Cycle fondamental · Logique de réseau · Pilotage de district

La logique de réseau au cycle fondamental :
décloisonner élémentaire et collège

MBM · Le Couloir du Savoir 15 décembre 2025 Lecture : 9 min

Élémentaire et collège forment, sur le papier, un même cycle fondamental. Dans les faits, ce sont deux univers pédagogiques qui s'ignorent : un enseignant de CM2 fait construire un triangle à la règle et à l'équerre ; au collège, l'année suivante, le professeur de mathématiques attend de cet élève qu'il démontre une propriété, sans que la nature même de l'activité géométrique ait jamais été présentée comme ayant changé. Cette rupture silencieuse n'est pas une fatalité du système, c'est l'absence d'une logique de réseau entre les deux niveaux qui, ailleurs, existe déjà dans d'autres maillons du pilotage éducatif.

Un changement de paradigme rarement nommé

Les didacticiens Houdement et Kuzniak ont mis en évidence, dès le milieu des années 2000, que l'enseignement de la géométrie ne repose pas sur une seule conception, mais sur des paradigmes géométriques distincts selon le niveau d'enseignement. À l'élémentaire domine ce qu'ils nomment la géométrie naturelle, où la perception, l'intuition et la manipulation d'instruments priment. Au collège s'installe progressivement une géométrie axiomatique, où la validation d'une propriété ne repose plus sur ce qu'on voit ou mesure, mais sur ce qu'on démontre logiquement à partir de définitions et d'axiomes.

À l'élémentaire

Géométrie naturelle

La validation passe par la perception, la mesure, la manipulation des instruments. On constate qu'une figure a des propriétés en la dessinant, en la pliant, en la mesurant.

Au collège

Géométrie axiomatique

La validation passe par la déduction logique à partir de définitions et de propriétés admises. Ce qu'on voit ne suffit plus : il faut démontrer, indépendamment de l'apparence du dessin.

Ce basculement n'est presque jamais explicité aux élèves, ni d'ailleurs systématiquement identifié comme tel par les enseignants des deux niveaux. Une recherche menée spécifiquement sur le contexte sénégalais, à la transition élémentaire-collège, a documenté que les enseignants de l'élémentaire comme ceux du collège n'utilisent pas toujours les démarches didactiques adaptées à ce changement de paradigme dans leurs activités de classe, ce qui alimente des malentendus persistants chez les élèves.

La construction géométrique, point de fragilité du jeune enseignant

Le symptôme le plus visible concerne la construction de figures géométriques. Un enseignant de l'élémentaire, surtout s'il est jeune et récemment affecté, peut avoir lui-même des lacunes dans la maîtrise des instruments de construction et des propriétés géométriques sous-jacentes, sans disposer à proximité d'un collègue expérimenté pour combler ces manques. Les recherches en didactique des mathématiques montrent que les enseignants en formation, quel que soit leur niveau d'expérience, rencontrent des difficultés récurrentes face à des tâches de construction géométrique, notamment quand l'usage des instruments (compas, équerre) ne va pas de soi.

~50% Des enseignants sénégalais n'atteignent pas le niveau jugé nécessaire par le PASEC pour enseigner aisément les mathématiques à tous les niveaux du primaire
12/16 Académies sous la moyenne nationale au CFEE, un écart qui reflète aussi des disparités territoriales d'encadrement

Cette fragilité touche en priorité les zones où les enseignants les plus expérimentés sont rares, souvent affectés ailleurs, laissant aux jeunes enseignants la charge d'enseigner des notions qu'ils maîtrisent eux-mêmes de manière incertaine. Sans collègue de proximité à qui poser une question, sans professeur de collège du secteur à consulter sur ce qui sera attendu l'année suivante, le jeune enseignant construit sa pratique en autodidacte, avec le risque de reconduire les mêmes malentendus qu'il a lui-même connus comme élève.

Deux corps enseignants qui s'ignorent professionnellement

À cette difficulté didactique s'ajoute un cloisonnement organisationnel. L'élémentaire et le collège relèvent le plus souvent de circuits d'encadrement, de formation continue et d'inspection distincts, qui se croisent rarement en dehors du passage administratif du dossier d'inscription en sixième. Les enseignants des deux niveaux ne se rencontrent quasiment jamais professionnellement, alors qu'ils interviennent sur les mêmes élèves à un an d'intervalle, sur les mêmes notions, avec des exigences didactiques différentes qu'aucun des deux ne maîtrise nécessairement du point de vue de l'autre niveau.

Ce que ce cloisonnement coûte concrètement : un enseignant de CM2 qui ignore ce qu'attend précisément le professeur de mathématiques de sixième en matière de rigueur de construction prépare ses élèves à un niveau d'exigence qui ne sera pas le bon. Un professeur de sixième qui ignore les méthodes de construction enseignées à l'élémentaire interprète les erreurs de ses nouveaux élèves comme des lacunes individuelles, alors qu'elles relèvent souvent d'un changement de paradigme non anticipé.

Vers une logique de réseau entre élémentaire et collège

Le levier le plus direct consiste à dépasser l'addition de deux établissements voisins pour construire entre eux une véritable logique de réseau : des actions éducatives communes entre écoles élémentaires et collèges, pensées pour favoriser le décloisonnement du cycle fondamental, en priorité sur les enseignements scientifiques où le changement de paradigme documenté plus haut pèse le plus lourd. Ce principe, déjà institutionnalisé dans d'autres systèmes éducatifs sous la forme de conseils école-collège, mérite d'être adapté au contexte et aux ressources du Sénégal, en particulier dans les zones où l'isolement professionnel des jeunes enseignants est le plus marqué.

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La cellule mixte de secteur

Réunir, deux à trois fois par an, les enseignants des classes de CM1-CM2 d'un secteur avec les professeurs de mathématiques de sixième du collège qui les accueille. L'ordre du jour porte spécifiquement sur la continuité didactique : quelles notions de géométrie sont attendues en entrée de sixième, avec quel niveau de rigueur dans la construction et la justification.

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Le compagnonnage ponctuel pour les jeunes enseignants

Dans les zones où un seul enseignant couvre une classe de CM2 sans collègue chevronné à proximité, organiser un appui ponctuel par un professeur de collège du secteur, notamment sur les séquences de construction géométrique, peut combler un manque que la formation initiale n'a pas toujours résolu.

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Le partage explicite des paradigmes

Profiter de ces rencontres pour nommer explicitement, des deux côtés, le changement de nature de l'activité géométrique entre primaire et collège. Cette explicitation, simple en apparence, est précisément ce que les chercheurs identifient comme le chaînon manquant dans la majorité des malentendus didactiques observés.

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Des visites croisées

Permettre à un enseignant de l'élémentaire d'observer une séance de géométrie en sixième, et inversement à un professeur de collège d'observer une séance de construction au CM2, donne à chacun une lecture concrète de ce que l'autre niveau attend et pratique réellement, au-delà des programmes écrits.

Le CODEC, et le district pédagogique à défaut

Pour que ces cellules mixtes ne restent pas une bonne intention sans suite, elles gagnent à s'adosser à une structure existante plutôt qu'à être créées de toutes pièces. Le Collectif des Directeurs d'Écoles (CODEC) constitue, dans bien des secteurs, l'instance la plus naturelle pour porter cette initiative : il réunit déjà les directeurs d'un même périmètre géographique de manière régulière, et son rayon d'action correspond souvent à celui des collèges qui accueillent les élèves du secteur en sortie de CM2.

Quand le CODEC d'un secteur ne couvre aucun collège (le cas le plus fréquent dans les zones rurales où les collèges sont moins nombreux que les écoles élémentaires), l'échelon du district pédagogique prend le relais. L'Inspecteur Chef de District, par sa connaissance simultanée des écoles élémentaires et des établissements moyens de son ressort, est positionné pour identifier les collèges les plus pertinents à associer et pour donner à la cellule mixte une légitimité institutionnelle qui dépasse l'initiative isolée d'un directeur ou d'un principal.

Une règle simple de rattachement

Quand un collège existe dans le périmètre du CODEC, la cellule mixte se construit directement à ce niveau, au plus près du terrain. Quand aucun collège ne s'y trouve, elle se construit à l'échelle du district, qui dispose d'une vue d'ensemble suffisante pour rattacher chaque secteur élémentaire au collège qui accueille effectivement ses élèves, même si celui-ci se trouve administrativement dans un autre CODEC.

Casser le mur, au-delà des mathématiques

Rien n'oblige à limiter ce décloisonnement aux mathématiques, même si la géométrie en offre l'illustration la plus nette par l'existence documentée d'un changement de paradigme. Le français connaît une transition tout aussi marquée, entre l'apprentissage de la lecture et de l'expression orale à l'élémentaire et l'exigence d'analyse textuelle qui s'installe au collège. Les sciences d'observation du primaire laissent place à une démarche expérimentale plus formalisée. Dans chaque discipline, des enseignants de deux niveaux qui ne se parlent jamais professionnellement reconduisent, sans le vouloir, des malentendus comparables à ceux documentés en géométrie.

Ce qui se joue ici dépasse la question disciplinaire : c'est un mur invisible entre deux univers pédagogiques qui partagent pourtant les mêmes élèves, à un an d'écart. Ce mur n'est inscrit dans aucun texte, il s'est simplement installé par l'absence d'occasion de le franchir. Une cellule mixte de secteur, même née d'abord autour des mathématiques, peut progressivement élargir son objet à d'autres disciplines une fois la dynamique de confiance installée entre les deux corps enseignants : c'est souvent ainsi que les décloisonnements les plus durables s'enracinent, par contagion plutôt que par décret.

Articulation avec le pilotage existant

Ces cellules mixtes ne remplacent pas les dispositifs de formation continue existants, elles les complètent à l'échelle locale du secteur scolaire ou du district. Elles s'appuient sur des structures déjà en place (CODEC, district pédagogique) plutôt que de réclamer une nouvelle ligne budgétaire, ce qui en fait un levier de pilotage à coût marginal : il s'agit avant tout de créer un espace de dialogue qui n'existe pas spontanément dans l'organisation actuelle du système.

Ce que cette logique de réseau change pour le jeune enseignant isolé

Pour l'enseignant débutant affecté dans une zone enclavée, sans collègue expérimenté à proximité, l'existence d'une cellule mixte change la nature même de son isolement professionnel. Plutôt que de devoir reconstruire seul, par tâtonnement, sa maîtrise de notions comme la construction de figures géométriques, il dispose d'un espace identifié où poser ses difficultés et bénéficier de l'expertise d'un professeur de collège qui maîtrise, par sa formation, un niveau d'exigence géométrique plus poussé.

Ce mécanisme rejoint ce que d'autres articles de ce site ont déjà documenté sur le rôle des interactions entre pairs dans la consolidation des compétences professionnelles : ce n'est pas seulement un dispositif de formation formelle qui est en jeu, mais la création d'un espace d'échange régulier où l'expérience circule entre niveaux qui, sans cela, s'ignorent professionnellement.

Référence citée

DIARRA, Sounkharou ; SOKHNA, Moustapha. L'enseignement de la géométrie à la transition élémentaire-collège : changement de paradigme et malentendu didactique. REMATEC (Revista de Matemática, Ensino e Cultura), Belém (Brésil), n°17, p. 67-89, 2022. DOI : 10.37084/REMATEC.1980-3141.2022.n.p67-89.id513. Disponible sur rematec.net.br.

À lire aussi

Une logique de réseau, pas un dispositif de plus

Le passage du primaire au collège n'est pas seulement un changement d'établissement pour l'élève, c'est un changement de paradigme géométrique rarement nommé comme tel, qui piège autant les élèves que les enseignants qui n'ont jamais été formés à en reconnaître l'existence.

Pour les jeunes enseignants affectés en zone enclavée, sans collègue chevronné à proximité, ce cloisonnement institutionnel aggrave une fragilité didactique déjà documentée par les évaluations du système. Adosser les cellules mixtes au CODEC, ou au district pédagogique quand aucun collège n'y figure, permet de les ancrer dans une structure existante plutôt que d'en faire une initiative isolée et fragile.

Rien n'impose enfin de s'arrêter aux mathématiques. Le mur qui sépare l'élémentaire et le collège n'est pas une barrière disciplinaire, c'est une absence d'occasion de se rencontrer. Penser cycle fondamental plutôt que deux ordres d'enseignement juxtaposés, c'est construire, secteur après secteur, la logique de réseau qui manque aujourd'hui à un système où chaque niveau gère ses élèves sans jamais consulter celui qui les a formés l'année d'avant, ni celui qui les recevra l'année suivante.

Cette réflexion n'est pas née avec cet article. Elle figurait déjà, en filigrane, dans le projet professionnel présenté lors de l'appel à candidature aux fonctions d'Inspecteur de l'Éducation et de la Formation : la mise en place d'actions éducatives communes entre écoles élémentaires et collèges, pour favoriser une logique de réseau et un décloisonnement du cycle fondamental, en priorité sur les enseignements scientifiques. Entre l'intention posée sur le papier et sa mise en pratique sur le terrain, il y a une distance que seuls la réflexion collective et un effort de volonté institutionnelle peuvent réduire. C'est précisément le débat que cet article cherche à ouvrir, plus que des réponses déjà arrêtées.

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