Introduction
Il existe dans le système éducatif sénégalais un paradoxe que Kaba Diakhaté documente avec une rigueur rare : la remédiation est prescrite par tous les textes officiels, des heures lui sont réservées dans les emplois du temps du CI au CM2, et pourtant elle n'existe quasiment pas dans les classes.
Ce paradoxe révèle une conception profonde de l'acte d'enseigner qui prévaut encore dans beaucoup de nos systèmes éducatifs : l'enseignant finit son programme, l'élève se débrouille. L'évaluation ne sert pas à améliorer les apprentissages. Elle sert à classer, à faire passer, à exclure. L'échec n'est pas un signal pédagogique. C'est une sentence administrative.
En croisant les analyses de Diakhaté avec les apports de la psychologie de l'apprentissage et les réalités du terrain africain, cet article plaide pour une culture de la remédiation entendue non comme une activité supplémentaire, mais comme la condition normale d'un enseignement de qualité.
Le constat de Kaba Diakhaté : beaucoup d'évaluation, aucune remédiation
Un temps d'évaluation écrasant
Dans ses articles de 2019 et 2024, Diakhaté dresse un tableau chiffré saisissant du temps consacré aux évaluations dans le système éducatif sénégalais. À l'élémentaire, entre évaluations standardisées, essais CODEC, essais de district, d'IEF et d'IA, ce sont 23 jours minimum par an consacrés aux évaluations. Au moyen secondaire, devoirs d'établissement, devoirs standardisés et compositions semestrielles représentent 24 jours, auxquels s'ajoutent une dizaine de jours de gestion organisationnelle.
Ce que disent les chiffres de Diakhaté (2024)
Élémentaire : 23 jours minimum d'évaluation par an
Moyen secondaire : 24 jours d'évaluation et environ 10 jours de gestion organisationnelle
Heures hebdomadaires prévues pour la remédiation : 4 heures dans les emplois du temps officiels
Utilisation réelle de ces heures pour la remédiation : quasi nulle dans les classes
La phrase qui révèle tout
Diakhaté identifie une formule que les enseignants prononcent chaque année avec sérénité : « J'ai fini mon programme. » Elle révèle une vision de l'enseignement entièrement centrée sur le maître et sur le contenu, au détriment de l'apprenant.
« On voit dans cette posture que le maître et même les autorités ministérielles semblent oublier celui pour qui le programme a été écrit : l'apprenant. Personne ne se demande si lui a "fini le programme". »
Kaba Diakhaté, 2024La question est pourtant décisive : qui doit finir le programme ? Si le programme a été écrit pour l'élève, c'est l'élève qui doit en maîtriser l'essentiel. Le rôle de l'enseignant n'est pas de déverser un contenu, mais de s'assurer que ce contenu a été effectivement appris.
Une remédiation prescrite mais absente
Le Décret 2014-633 prescrit des séances de remédiation obligatoires après chaque évaluation. Le Guide CEB élémentaire prévoit une remédiation au terme de chaque tâche d'apprentissage. Le dispositif PHARES 2021 fixe comme objectif la mise en place d'un dispositif de remédiation. Les emplois du temps du CI au CM2 réservent 4 heures par semaine à la remédiation. Résultat sur le terrain : ces heures sont utilisées pour des révisions ordinaires ou pour rattraper des cours manqués. La remédiation réelle est quasiment inexistante.
Comment expliquer cet écart ? Diakhaté identifie plusieurs facteurs convergents. Les enseignants confondent remédiation et répétition du cours initial. Les outils concrets manquent. Et surtout, une croyance tenace persiste : certains élèves seraient structurellement faibles, incapables de progresser quoi qu'on fasse.
« On est convaincu malheureusement que de manière fatale il y a des élèves "faibles" qui ne peuvent pas passer. Tout élève a pourtant un potentiel d'apprentissage. »
Kaba Diakhaté, 2019Médiation et remédiation : deux actes distincts
La confusion la plus courante dans la pratique enseignante est de traiter la remédiation comme une simple répétition du cours initial. C'est précisément ce que Diakhaté critique avec clarté : les outils et procédures de la remédiation doivent être différents de ceux utilisés dans la première médiation.
La remédiation est une deuxième médiation. Elle suppose un diagnostic préalable, une autre méthode, une autre entrée dans le savoir. La médiation est le premier enseignement d'un contenu : elle vise à faire acquérir une compétence nouvelle, selon une démarche didactique planifiée. La remédiation intervient après constat d'une lacune persistante : elle vise à combler un manque identifié, avec une méthode différente de la première fois.
Reprendre le même exercice, avec le même support, dans les mêmes conditions, en espérant un résultat différent n'est pas de la remédiation. C'est une non-remédiation qui épuise l'enseignant, décourage l'élève et ne résout rien.
Comprendre l'échec avant de rémédier
L'histoire de Teddy Studard
Pour illustrer l'importance de comprendre les causes des difficultés avant d'intervenir, Diakhaté raconte l'histoire de Teddy Studard. Cet élève, considéré comme faible et voué à l'exclusion par son institutrice, portait en réalité le deuil non reconnu de sa mère. Quand l'enseignante change de regard et d'approche, quand elle s'intéresse à lui comme personne et non comme cas pédagogique, Teddy se transforme. Des années plus tard, il deviendra médecin.
Cette histoire dit quelque chose d'essentiel sur la remédiation : avant de choisir une méthode, il faut comprendre pourquoi l'élève est en difficulté. La lacune est-elle de compréhension ? De mémorisation ? De méthode ? Ou vient-elle d'une situation personnelle, familiale, sociale qui dépasse le contenu de la leçon ?
« Combien d'enfants doués ont été abandonnés par l'école à cause d'une incompréhension ? Combien d'élèves ont été contraints à l'inutile redoublement ? »
Kaba Diakhaté, 2019L'hétérogénéité comme réalité incontournable
Diakhaté pose une évidence que l'école africaine peine encore à intégrer pleinement : toutes les classes du monde sont hétérogènes. Une classe de 75 élèves compte 75 manières d'apprendre. Un discours unique adressé à 75 élèves laisse forcément certains d'entre eux en rade. Cette hétérogénéité n'est pas un problème à résoudre. C'est la condition normale de toute classe. La remédiation est précisément la réponse pédagogique à cette condition.
Le redoublement : une fausse solution
L'une des conséquences directes de l'absence de remédiation est le recours au redoublement. Diakhaté est explicite : le redoublement est inutile et coûteux lorsqu'il n'est pas accompagné d'une prise en charge réelle des lacunes qui l'ont motivé. Faire redoubler un élève sans identifier pourquoi il n'a pas appris, c'est le condamner à revivre exactement les mêmes conditions d'échec. La remédiation, pratiquée régulièrement et sérieusement, permettrait d'enrayer la grande majorité des redoublements et des départs prématurés hors du système scolaire.
Vers une culture de la remédiation : démarche concrète en cinq étapes
Observer l'élève pendant les activités, analyser les types d'erreurs, interroger l'élève sur sa démarche. Ne pas attendre la composition pour constater l'échec.
Ne pas confondre lacune de compréhension, de mémorisation et de méthode.
Se demander pourquoi l'élève n'a pas compris : la leçon ? la langue ? le contexte ? la relation ? L'échec n'est pas toujours imputable à l'élève seul.
L'échec n'est jamais une fatalité. C'est un signal pédagogique.
Changer le support, le contexte, la démarche. Si le texte écrit n'a pas fonctionné, essayer l'oral, le jeu de rôle, le dessin, la langue nationale.
Ne jamais refaire la même chose de la même façon.
Constituer des groupes de niveaux sur les apprentissages non maîtrisés, individualiser les exercices si possible, adapter le rythme.
Un discours unique adressé à tous laisse forcément des élèves en rade.
Vérifier si la lacune est comblée. Garder une fiche simple par élève en difficulté : lacune identifiée, méthode essayée, résultat observé. Féliciter les progrès.
L'évaluation de la remédiation doit rester formative, pas administrative.
Ce que l'enseignant peut faire dès la semaine prochaine
Utiliser les 4 heures hebdomadaires prévues dans les emplois du temps réellement pour la remédiation, et non pour des révisions ordinaires. Analyser les erreurs récurrentes dans les devoirs avant de corriger : chercher le type de lacune, pas seulement l'erreur. Constituer des groupes de niveaux sur les apprentissages non maîtrisés et proposer des exercices adaptés à chaque groupe. Changer le support ou le contexte pour les élèves qui n'ont pas compris. Garder une fiche simple par élève en difficulté.
Ce que l'inspecteur peut faire
Inclure la pratique de la remédiation comme critère d'observation lors des visites de classe. Animer des cellules d'animation pédagogique centrées sur des cas concrets de remédiation. Documenter et partager les pratiques efficaces observées sur le terrain entre collègues inspecteurs. Rappeler aux enseignants les textes officiels qui rendent la remédiation obligatoire et en expliquer le sens pédagogique.
Conclusion
La remédiation n'est pas un supplément pédagogique réservé aux élèves en grande difficulté. Elle est la condition normale d'un enseignement de qualité. Elle part d'une conviction simple : aucun élève n'apprend du premier coup, et c'est normal. La question n'est pas de savoir si l'enseignant a fini son programme. C'est de savoir si l'apprenant, lui, a pu construire les compétences que ce programme lui destine.
Kaba Diakhaté nous donne un diagnostic lucide et documenté d'une réalité que beaucoup préfèrent ignorer. Les textes officiels existent. Le temps existe. Les élèves ont le potentiel. Ce qui manque, c'est une culture de la remédiation : la conviction que l'échec d'un élève est toujours un signal pédagogique qui appelle une réponse de l'enseignant, jamais une fatalité inscrite dans la nature de l'enfant.
Changer cette culture ne demande ni de nouveaux budgets ni de nouvelles infrastructures. Cela demande un changement de regard sur l'élève, une modification de l'utilisation du temps disponible et une volonté de faire autrement quand quelque chose n'a pas fonctionné.
« La remédiation scolaire est reconnue comme la meilleure forme de lutte contre l'échec scolaire. »
Kaba Diakhaté, 2019Fiche pratique : mettre en place la remédiation dans sa classe
À l'usage des enseignants et inspecteurs du Sénégal et d'Afrique subsaharienne
À retenir avant de commencer : la remédiation n'est pas une punition. Ce n'est pas une répétition du même cours. C'est une deuxième médiation, avec une méthode différente, ciblée sur une lacune identifiée. Elle commence par une question : pourquoi cet élève n'a-t-il pas compris ? Pas par un jugement : il est faible, il ne travaille pas.
Observer l'élève pendant les activités, pas seulement lors des compositions. Analyser les types d'erreurs : s'agit-il d'une lacune de compréhension, de mémorisation ou de méthode ? Interroger l'élève sur sa démarche.
Chercher pourquoi l'élève n'a pas compris. Était-ce la langue d'enseignement ? Le contexte de l'exemple ? Une difficulté personnelle ou familiale ? La cause détermine la réponse.
Ne jamais refaire la même chose de la même façon. Changer le support, le contexte, l'entrée dans le savoir. Si l'écrit n'a pas fonctionné, essayer l'oral, le dessin, la langue nationale, le jeu de rôle.
Constituer des groupes de niveaux sur les notions non maîtrisées. Proposer des exercices adaptés à chaque groupe. Adapter le rythme. Ne pas traiter toute la classe de la même façon.
Vérifier si la lacune est comblée. Garder une trace écrite simple. Célébrer les progrès, même petits. L'évaluation de la remédiation doit rester formative, jamais punitive.
Références bibliographiques
De Ketele, J.-M. (1989). L'évaluation de la productivité des institutions d'éducation. Cahiers de la Fondation Universitaire, 3, 73-83.
Diakhaté, K. (2019). Pour une culture de la remédiation. Blog de Kaba Diakhaté. kabadiakhate.blogspot.com
Diakhaté, K. (2024). À quoi servent les évaluations au Sénégal ? Blog de Kaba Diakhaté. kabadiakhate.blogspot.com
Ministère de l'Éducation nationale du Sénégal (2014). Décret 2014-633 fixant les modalités d'évaluation des apprentissages dans les cycles moyen et secondaire. Dakar.
Ministère de l'Éducation nationale du Sénégal (2021). Dispositif national de mise en œuvre des progressions harmonisées et des évaluations standardisées (PHARES). Dakar.
Stufflebeam, D. L. (1980). L'évaluation en éducation et la prise de décision. Ottawa : NHP.
Vygotski, L. S. (1978). Mind in Society : The Development of Higher Psychological Processes. Harvard University Press.