Ce que j'ai vécu avant de lui donner un nom

De 2007 à 2011, élève inspecteur à FASTEF/UCAD dans le cadre du cursus CAIEE, j'ai partagé avec mes pairs les mêmes séances, les mêmes contenus, les mêmes exigences. C'est de cette position intérieure et sur la durée que j'ai commencé à percevoir quelque chose d'inattendu : les apprentissages les plus solides autour de moi ne se produisaient pas principalement dans les séances formelles. Ils se produisaient dans les échanges libres entre nous, dans ces moments soustraits à toute prescription pédagogique et à tout regard évaluatif, que j'ai choisi de qualifier d'adidactiques.

Vers 2010, en entamant mon mémoire CAIEE intitulé Interactions entre élèves inspecteurs lors des activités collaboratives et coopératives en formation initiale, j'ai soumis cette observation à une démarche rigoureuse. Les résultats ont confirmé ce que j'avais senti de l'intérieur : plus de 95 % des stagiaires interrogés déclaraient avoir développé leurs compétences professionnelles grâce à ces interactions entre pairs, et les plus fécondes d'entre elles étaient précisément celles qui s'étaient déroulées hors des cadres institutionnels. La recherche a également montré que ces interactions provoquaient une déstabilisation cognitive qui stimulait la recherche, accroissait la motivation et produisait un effet profond sur la qualité des apprentissages. Ce phénomène, je l'ai nommé la Stivation : STImulation, motiVATION, interACTION.

La Stivation en une définition

La Stivation (STImulation + motiVATION + interACTION, MBM 2010) désigne le processus par lequel des interactions informelles, ou adidactiques, entre pairs adultes en formation génèrent une déstabilisation cognitive productive qui déclenche un apprentissage profond et durable, souvent plus efficacement que les séquences formelles elles-mêmes.

Ce phénomène est documenté et mesuré : plus de 95 % des élèves inspecteurs interrogés dans le mémoire fondateur ont déclaré avoir développé leurs compétences professionnelles grâce à ces interactions entre pairs. Un résultat qui se produit probablement dans votre école aussi, en ce moment, dans des espaces que personne n'a encore pris la peine de regarder vraiment.

Référence : Mbaye, M. B. (2010). Interactions entre élèves inspecteurs lors des activités collaboratives et coopératives en formation initiale. Mémoire CAIEE. FASTEF, Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Lire en ligne

Des situations que vous reconnaissez sans les avoir nommées

La Stivation ne prend pas naissance dans les conditions artificielles d'un laboratoire. Elle émerge dans les interstices ordinaires de la vie de formation : ces espaces que l'institution n'a pas formellement prévus, ces moments qui échappent à la planification pédagogique et au regard évaluatif, ces échanges qui surgissent librement entre des adultes soucieux de comprendre ce qu'ils n'ont pas encore pleinement saisi. Elle se produit partout et dans toutes les écoles de formation, à la FASTEF comme à l'ISM, à l'ENA comme au CRFPE ou à l'ENFP, partout où des pairs se retrouvent sans agenda institutionnel, sans que personne ne consigne ce qui se dit ni n'en tire une appréciation.

Vous la reconnaîtrez dans ces situations. Un camarade de promotion vous propose, entre deux séances et dans ses propres mots, une reformulation inattendue d'un concept que le formateur avait pourtant développé avec soin : en quelques secondes, une résistance intellectuelle installée depuis plusieurs semaines cède. La veille d'une soutenance, un groupe d'étudiants se retrouve librement pour confronter leurs travaux respectifs : les questions que chacun pose aux autres, trop élémentaires pour que le directeur de mémoire les formule, sont précisément celles qui obligent à descendre au fond des choses, à reformuler vraiment, à articuler ce qui demeurait vague.

Un stagiaire qui n'osait pas exposer sa difficulté en salle, par crainte du regard de ses pairs, finit par la formuler dans une conversation informelle avec un collègue de promotion venu d'un autre horizon professionnel : en une heure de dialogue sans enjeu, les deux avancent davantage que pendant toute une semaine de cours. Deux stagiaires qui discutent librement sur le chemin du retour d'une journée de pratique : l'une partage une situation difficile qu'elle n'a pas su résoudre, l'autre décrit comment elle s'en est sortie dans un contexte comparable, et ce que des heures d'apports théoriques n'avaient pas réussi à ancrer dans la réalité de la pratique, le récit d'expérience partagé entre pairs accomplit, en chemin, sans planification ni prescription.

Ces situations ne sont ni des anecdotes ni des exceptions. Elles sont la forme ordinaire que prend la Stivation dans la vie quotidienne des formations d'adultes. Elles se produisent dans chaque promotion, à chaque session, dans tous les contextes. Ce qui change avec la Stivation, c'est simplement le regard que l'on porte sur elles : non plus des moments informels à la marge de la vraie formation, mais des espaces adidactiques d'une richesse propre, irréductible à ce que les séquences formelles produisent.

La logique intérieure de ces moments

Ces situations ne relèvent ni du hasard ni de la bonne fortune de certaines promotions. Elles obéissent à une logique que j'ai cherché à dégager et à formuler avec rigueur, et qui repose sur trois mécanismes distincts qui se conjuguent et se renforcent mutuellement.

Le premier tient à la nature de l'espace dans lequel l'échange se produit. J'ai qualifié ces espaces d'adidactiques dans mon mémoire : ils échappent à toute prescription pédagogique, à tout regard évaluatif, à toute logique institutionnelle. Placé sous le regard du formateur, l'adulte en formation active presque spontanément une posture de performance : il expose ce qu'il maîtrise, dissimule ce qu'il ne comprend pas encore, formule des questions qui signalent son attention plutôt que celles qui révèlent ses lacunes réelles. Car il est professionnel, il a une identité à défendre et un statut à préserver. L'espace adidactique, en se soustrayant à cette pression institutionnelle, libère quelque chose d'essentiel : la capacité à dire "je ne comprends pas encore" sans que cet aveu coûte quoi que ce soit socialement. Et c'est précisément cet aveu authentique qui ouvre la voie à l'apprentissage profond.

Le deuxième mécanisme tient à la qualité singulière de la médiation entre pairs. Votre camarade qui vous explique quelque chose ne le fait pas depuis la surplombante maîtrise de celui qui sait depuis toujours : il le fait depuis la mémoire encore fraîche de celui qui vient de comprendre. Il se souvient où était l'obstacle parce qu'il l'a lui-même franchi récemment. Son explication porte encore les traces du tâtonnement, de la recherche à voix haute, de la reformulation hésitante qui finit par trouver sa justesse. Cette imperfection même est souvent plus formatrice qu'une explication magistralement construite, parce qu'elle dit le chemin plutôt que la destination.

Le troisième mécanisme est celui que j'ai nommé l'écart mobilisateur, et que la recherche a documenté sous la forme d'une déstabilisation cognitive : l'écart perçu entre ce que votre camarade comprend et ce que vous ne comprenez pas encore crée un déséquilibre intérieur qui stimule la recherche, accroît la motivation et pousse à aller chercher les réponses là où elles se trouvent. Cet écart est précisément calibré entre ce qui est atteignable et ce qui ne l'est pas encore. Voir quelqu'un de comparable à soi progresser, c'est recevoir la preuve vivante que l'on peut progresser aussi. Cette preuve-là, aucun cours magistral ne peut la donner avec la même force.

Les trois ressorts de la Stivation

La STImulation naît de l'écart perçu avec un pair qui vient de franchir un obstacle que l'on n'a pas encore franchi soi-même. Elle dit que la progression est possible, qu'elle est proche, qu'elle est à portée. Elle met le processus en mouvement.

La motiVATION émerge de la liberté retrouvée dans l'échange. Soustrait à la pression évaluative, l'adulte peut enfin exposer ses incompréhensions authentiques et s'engager dans une recherche qui n'est plus orientée vers la performance mais vers la compréhension véritable. C'est une motivation intrinsèque, parce qu'elle naît de l'intérieur du sujet et non de la contrainte extérieure.

L'interACTION est le moteur même du processus. Ni la lecture solitaire ni l'exposé magistral ne produisent la Stivation : c'est l'échange vivant et non planifié entre pairs, la reformulation qui accroche là où la précédente glissait, la question qui rebondit et la réponse qui en ouvre d'autres. L'apprentissage profond advient dans ce flux, dans ce mouvement de va-et-vient entre des intelligences qui cherchent ensemble.

Trois postures face aux pairs : laquelle est la vôtre ?

À travers mes années d'observation dans les formations d'adultes, j'ai distingué trois façons d'habiter la relation aux pairs en situation de formation. Je les propose non comme un verdict, mais comme un instrument de discernement que chacun peut s'approprier librement et honnêtement.

Posture 1

Celui qui stive sans le savoir

Il est naturellement poreux aux autres, curieux de leurs raisonnements, prompt à partager et à questionner sans calcul apparent. Il progresse avec une certaine aisance et en attribue le mérite à sa seule intelligence ou à son assiduité, sans percevoir que c'est la richesse de ses échanges avec ses pairs qui accomplit une grande part du travail. Il pratique la Stivation par instinct. Ce qu'il lui reste à faire, c'est de la pratiquer avec conscience, afin d'en démultiplier les effets.

Posture 2

Celui qui se referme sur lui-même

Il est rigoureux, méthodique, solitaire dans son rapport au savoir. Il considère que la compréhension est une conquête strictement individuelle et que solliciter ses pairs serait admettre une insuffisance. Ce faisant, il se prive de la Stivation et laisse ses lacunes s'accumuler en silence, faute de les avoir jamais exposées à un regard pair. Il travaille souvent plus que les autres, et comprend parfois moins profondément, parce que la compréhension véritable se construit aussi dans la confrontation et le dialogue. Il a tout à gagner à ouvrir cette dimension sans rien sacrifier de sa rigueur.

Posture 3

Celui qui échange en surface

Il est présent dans les groupes de promotion, il circule dans les échanges collectifs, il partage volontiers des ressources et des informations. Mais ses échanges restent à la surface des choses : ils ne descendent jamais jusqu'à l'incompréhension réelle, jusqu'à la question qui dérange, jusqu'à l'aveu de ce que l'on n'a pas encore saisi. Il est dans la sociabilité sans être dans la Stivation. Ce qui lui manque, c'est précisément ce courage d'exposer sa limite à un pair : c'est lui, et lui seul, qui ouvre la porte du processus.

Ce que vous pouvez commencer à faire dès aujourd'hui

La Stivation ne se convoque pas par décret et ne s'organise pas à la manière d'une séance de cours. Mais elle peut être cultivée, rendue plus probable par des gestes délibérés qui transforment la qualité de la relation aux pairs. Quatre orientations me semblent essentielles.

Cherchez le pair qui comprend autrement que vous

Il ne s'agit pas de trouver celui qui sait davantage, au risque de n'être qu'un récepteur passif, ni celui qui sait moins, au risque que l'échange ne produise aucun déséquilibre productif. Il s'agit de trouver celui qui vient d'un parcours différent du vôtre, qui a traversé les mêmes notions par un autre chemin et qui les reformule dans une autre langue intellectuelle. Cet écart de perspective est le terreau de la Stivation. À l'ISM, un étudiant issu du secteur bancaire et un étudiant issu de l'administration publique n'habitent pas de la même façon le management des ressources humaines : leur dialogue est potentiellement d'une richesse que deux profils similaires ne produiraient pas.

Ayez le courage d'exposer ce que vous ne comprenez pas encore

C'est peut-être le geste le plus difficile, et de loin le plus décisif. Nous évoluons dans des écoles où la compétence est attendue, où le statut professionnel est en jeu, où paraître insuffisant devant ses pairs semble un risque que l'on ne peut pas prendre. Pourtant c'est précisément cet aveu, formulé avec confiance dans un espace informel soustrait à tout enjeu de notation, qui déclenche la dynamique de la Stivation. Exposer son incompréhension, c'est offrir à un pair l'occasion de se révéler ressource. C'est ouvrir un espace où le savoir se construit vraiment, au lieu de s'exhiber.

Donnez une consistance régulière à vos échanges entre pairs

Il ne suffit pas que ces échanges surgissent par accident au détour d'un couloir. Pour que la Stivation produise ses effets sur la durée, il est souhaitable que des espaces réguliers lui soient délibérément consacrés : quelques heures hebdomadaires avec deux ou trois camarades de promotion, dans un cadre authentiquement libre de toute pression évaluative, où chacun accepte d'exposer son raisonnement et d'en soumettre les failles à l'examen des autres. Ces espaces, s'ils acquièrent une régularité et une culture propres, peuvent transformer en profondeur la texture même des apprentissages sur toute la durée de la formation.

Regardez différemment ce qui se passe entre vous et vos pairs

Une discussion dans les couloirs, un échange nourri sur un groupe de promotion, une conversation qui se prolonge après les cours et prend de l'épaisseur : ces moments ne sont pas le temps mort entre deux séances sérieuses. Ils sont, pour qui sait les habiter avec intention, parmi les plus formateurs de toute la formation. La différence entre celui qui les traverse comme des distractions et celui qui les investit comme des occasions de comprendre vraiment tient moins au temps qu'ils y consacrent qu'au regard qu'ils y portent.

Ce que la Stivation n'est pas

La Stivation n'est pas une alternative aux séquences formelles de formation. Les cours, les séminaires, les apports structurés des formateurs sont irremplaçables : ils fournissent le cadre conceptuel, la rigueur théorique et la cohérence des savoirs sans lesquels les échanges informels ne peuvent ni s'élever ni aller loin. La Stivation vient compléter cette architecture, elle ne prétend en aucun cas la supplanter.

Elle n'est pas davantage une invitation à réduire l'effort individuel. La réflexion personnelle, la lecture approfondie, le travail solitaire sur les textes et les concepts demeurent des piliers de la formation intellectuelle. Ce que la Stivation transforme, c'est le statut des échanges entre pairs : de distractions tolérées, ils deviennent une stratégie d'apprentissage consciente, assumée et pleinement intégrée à la démarche de formation.

Ce que vos pairs détiennent que vos formateurs ont perdu

Vos formateurs sont des professionnels accomplis, porteurs d'une expertise construite sur des années de pratique et de réflexion. Mais c'est précisément cette maîtrise consommée qui crée entre eux et vous une distance souvent invisible : ils ont oublié où était le blocage. Ils habitent leur matière avec une telle aisance qu'ils ne se souviennent plus de ce que c'est de ne pas la comprendre, et leurs explications, quelles que soient leur qualité et leur générosité, franchissent parfois trop vite l'obstacle que vous tentez précisément de dépasser.

Votre camarade qui vient de comprendre ce que vous ne comprenez pas encore n'a pas perdu cette mémoire. Il sait encore où était l'obstacle parce qu'il l'a traversé il y a peu, à son propre rythme, avec ses propres ressources. Il peut vous y conduire et vous montrer par quel passage il est parvenu à le franchir, sans la distance de celui qui surplombe, depuis la proximité de celui qui partage la même trajectoire. C'est pour cela que la médiation entre pairs produit parfois des effets que la transmission la plus habile ne parvient pas à atteindre.

La Stivation est un phénomène structurellement lié à la relation entre pairs, précisément parce que l'asymétrie de statut avec le formateur interdit cette exposition libre de l'incompréhension sans laquelle le processus ne peut s'enclencher. Reconnaître cela n'est pas diminuer le rôle du formateur : c'est admettre que vos pairs sont une ressource d'une richesse singulière, que les dispositifs de formation institutionnelle ont longtemps négligée, et qu'il vous appartient désormais d'exploiter pleinement.

Une promotion n'est pas un simple agrégat d'apprenants qui partagent un programme et un calendrier. C'est une communauté d'apprentissage dont chaque membre est à la fois bénéficiaire et ressource pour tous les autres. Lorsque j'observais mes camarades élèves inspecteurs à FASTEF entre 2007 et 2011, c'est cette réalité que je voyais se construire et se consolider, séance après séance, échange après échange, dans les espaces que l'institution n'avait pas prévus pour cela. La Stivation, c'est ce qui advient lorsque l'on accepte pleinement ce double rôle.

MBM, Le Couloir du Savoir

Vous le faites peut-être déjà.
Faites-le mieux.

Si vous reconnaissez dans ces pages quelque chose que vous vivez déjà, dans la qualité de vos échanges avec vos pairs, dans ces conversations qui vous ont soudainement éclairé là où les cours n'y étaient pas parvenus, c'est que la Stivation est déjà à l'œuvre autour de vous. Vous ne la nommiez pas encore. Maintenant vous la nommez. Et je crois fermement que nommer un phénomène, c'est déjà commencer à l'habiter avec une tout autre conscience et une tout autre intention.

Si vous ne vous reconnaissez pas encore dans ces situations, c'est peut-être le signe que quelque chose vous attend, non par insuffisance de travail ou d'intelligence, mais par insuffisance de regard sur ce qui se passe entre vous et vos pairs. Cette ressource existe, elle a toujours existé, dans chaque promotion de chaque école de formation. Il suffisait de la voir pour pouvoir commencer à l'utiliser vraiment.

Cet article a été écrit pour que la Stivation circule dans toutes les écoles de formation professionnelle, au Sénégal et au-delà, en Afrique et partout où des adultes apprennent ensemble. Pour que ceux qui la pratiquent sans la nommer puissent en prendre conscience et aller plus loin. Pour que ceux qui ne l'ont pas encore explorée aient envie de franchir le pas. Partagez-le avec votre promotion, avec vos collègues formateurs, avec toute institution qui forme des adultes. La Stivation grandit quand elle est nommée, et elle se démultiplie quand elle est partagée.